‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 60 sur 97 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

JL'Oiivepttire à l'Eglise du Port-au-Ppînce. — ïi'Ouveptiire à l'£glise de liéogane. — I^e dpoit était du côté de Rigand.

L'Ouverture fut heureux du commencement des hostilités par les troupes du sud ; l'impatience martiale de Del va, de Faubert et de Desruisseaux lui procura le prétexte d'accuser Rigaud du crime d avoir le premier tiré ïépée du fourreau, comme si, lui il n'avait pas été à la veille de le faire, car enfin, soyons de bonne foi, le sud menacé, que devait-on faire?... Aller prendre possession des deux véritables' têtes du Sud qui sont le Grand-Goâve et le Petit Goâve?— ou bien fallait-il laisser envahir le territoire de ce département, à peine gardé par le Pont-de Miragoâne?

L'Ouverture était au Port-Républcain; il apprit par Laplume l'événement du Petit-Goâve, il se

î'endit aussitôt à l'Église, monta en chaire et renouvela son sanglant anathême contre les mulâtres. Hypocritement politique, il mettait les noirs du sud hors de compte; il n'y avait eu, suivant lui, à Tatlaque du Petit-Goâve que des mulâtres , comme il avait répété, d'après Laveaux, qu'il n'y avait eu à l'affaire du 30 ventôse que des mulâtres dans la bagarre. Pauvre caste de muiâtres, placée entre l'enclume et le marteau!... L'Ouverture, au sortir de rÉglise, fit arrêter le commandant Maçon, delà 8^ demi -brigade , parce qu'avec son bataillon il avait assisté l'arme au bras à la prise du Petit- Goâve, sans vouloir se prononcer ; il l'envoya dans les cachots du Morne-Blanc. Quant à la brigade, elle fut exilée sur les frontières du Mirebalais et remplacée par la 1 0® demi - brigade. Il fit aussi arrêter le chef de brigade Christophe Morney (1), qui commandait la 8® demie brigade et la place du Port-au-Prince ; il l'envoya au Cap, sous foeil d'un autre Christophe, (Henry), qui devait, en passant par une série de crimes^ atteindre à une sinistre célébrité !...

(1) Christophe Morney était noir; ayant fait la guerre avec Rigaud aux États-Unis, il avait conservé de l'attachement pour ce chef; on dit même qu'aux conférences de pluviôse , c'est chez lui que Rigaud demeurait. -— Cet attachement le rendit suspect; il fut accusé de l'inaction de Maçon au Petit-Goâve ; rendu au Cap, dont Henry Christophe commandait la place, il y fut fusillé.

Après avoir imprimé une nouvelle (erreur au Port-au-Prince, le général en chef se rendit à Léogane, où déjà se trouvait le général Dessalines avec les quatrième, septième, neuvième et dixième demi-brigades (^). Dans cette ville, il renouvela la scène du Port-au-Prince et l'entoura de circonstances propres à édifier sur son caractère : il se ceignit la tête d'un mouchoir blanc et tenant à chaque main un cierge, il alla se prosterner au seuil du temple du Seigneur; puis, y pénétrant, ce vieux moine-soldat monta en chaire et invoqua le dieu des armées dans la guerre qu'il avait désirée et dont il était sûr de triompher.

Le discours de L'Ouverture consterna tous les hommes de bien de la ville de Léogane, sans distinction de couleur: ce fut alors que l'adjudantgénéral Pétion se détermina à aller joindre l'armée de Rigaud ; aux yeux de Pélion , L'Ouverture faisant d'abord une affaire générale d'une querelle singulière, et ensuite d'une guerre civile une guerre de peau, son honneur, comme son devoir lui ordonnait d'aller joindre les bommes qui portaient la

(1) La 4^ était commandée par Rousselot, surnommé Dommage, parce qu'à un combat contre les Anglais, il fut blessé au ïrianon, dans le Rlirebalais. Toussaint, qui connaissait sa bravoure, lui dit en le voyant baigné de sang : Quel dommage! Dès lors, les soldats l'appelèrent Dommage. — La T était commandée par Charles Belair, la 9^ par Lalondry et la 10' par Paul-L'Ouverture.

même peau que lui et de se faire tuer au besoin pour Rigaud, bien qu'il se sentît moins de sympathie pour celui*ci que pour L'Ouverture.

Rigaud avait déjà reproché à L'Ouverture d'envisager la politique de Saint-Domingue sous le rapport physiologique, quand il n'eût dû voir entre tous les hommes du pays que des citoyens égaux, abstraction faite de la peau ; effectivement la couleur de Tépiderme n'étant qu'un accident insignifiant de la nature, un esprit méchant peut animer indistinctement le corps d'un nègre, d'un mulâtre ou d'un blanc. — Je crois au bon sens de L'Ouverture ; je crois que cet homme extraordinaire ne voulait sentir que lui seul dans l'île, et qu'il voulait se débarrasser de tout ce qui pouvait résister à ses volontés; je ne lui fais pas l'injure de penser qu'il croyait lui-même à ce qu'il disait contre les mulâtres; j'aime mieux supposer qu'en cherchant â détruire la légitime et salutaire iniluence que ces hommes ont, depuis la révolution de 89, exercée sur le sort des noirs, il voulait seulement se trouver sans compétiteur , et , nauveau Pierre-le- Grand, au milieu de peuplades ignorantes, pouvoir seul avoir la tête levée, commander, diriger et civiHser à sa façon h terre de Saint-Domingue. Quelqu'un a dit que, dans l'Indoustan , Rigaud eût fondé un empire; je dis que L'Ouverture, en Afrique, eût porté les merveilles de la civihsation :

c'était à la métropole à envoyer Rigaud dans les Orandes-ïndes, et L'Ouverture dans ces riches et fertiles contrées du continent africain, qu'il eût pu faire progresser et élever à la hauteur des peuples civilisés de l'Europe.

Quoiqu'il en soit, Rigaud était sur le terrain du bon droit, parce qu'il défendait la cause de la métropole, en protestant contre un système anti-révolu^ tionnaire dont la tendance évidente était l'indépendance de l'île; aussi les bons citoyens noirs et jaunes du Nord, de l'Ouest et du Sud, faisaient des vœux pour le triomphe de Rigaud, sans oser cependant se prononcer. Le terrain de la France, de ses principes, sur lequel se plaçait Rigaud en présence de L'Ouverture, qui au contraire renvoyait honteusement les représentants de la métropole et accueillait les Anglais et les émigrés, devait nécessairement ralliera Rigaud {ous les hommes intelligents. L'Ouverture le comprit, et, pour ne pas succomber dans la lutte, il fit un appel à la population ignorante et grossière du pays. Adroit dans ses moyens, inexorable dans ses buts, L'Ouverture conçut la pensée de faire une guerre de caste : cette tactique devait ébranler les masses en sa faveur ; alors, on ne parla plus que de mulâtres voulant remettre les nègres dans l'esclavage: c'était trop pour animer le fanatisme de l'ignorance des cultivateurs du Nord et de l'Ouest contre le Sud !...

Roume voyait avec œil et cœur marris le mouvement des choses; mais n'avail-il pas proclamé L'Ouverture le plus vertueux des hommes? Que pouvait-il opposer doréuavant à cette volonté de fer qui avait assis son ascendant sur son esprit? — Toussaint lui demanda d'ordonner une levée en masse de tous les soldats et de tous les cultivateurs du Nord et de l'Ouest contre le Sud : il le fit le >< 5 messidor (3 juillet) par une proclamation verbeuse et prolixe.

Tout se compliquait horriblement. Le général Kerverseau, seul, jugeait sainement de la position; il voulut tenter la conciliation entre L'Ouverture et Rigaud; de Santo-Domingo, il écrivit donc à Roume le 17 messidor (5 juillet): « Ce n'est pas la colonie en masse qui peut éteindre le brandon de la guerre civile : c'est vous seul; ordonnez à ces deux généraux de mettre bas les armes ; déclarez ennemi de la République et du genre humain quiconque osera renouveler les querelles de couleur et rallumer la guerre civile; renvoyez au Directoire exécutif la connaissance de ces malheureux événements. » L'Ouverture, à qui Roume fit part de ces idées si nobles et si philanthropiques , se refusa à toute médiation , donnant pour prétexte que ce n'était plus une querelle particulière (lettre de L'Ouverture du 25 thermidor (42 août). — La proposition de

Kerverseau avait déplu à L'Ouverture; — il demanda

à Roume la révocation de ce général de Tagence de Santo-Domingo. Roume refusa; ce fut la première chose qu'il refusa à L'Ouverture; déjà il s'effrayait de l'attitude menaçante du & philosophe » et, après avoir juré de ne rien faire sans le conseil de L'Ouverture, il cherchait tardivement à recouvrer son indépendance morale.

L'Ouverture voulait donc la guerre : ce que le roi veut, Dieu le veut. Le sang ruissela dans la colonie par torrents. Dans le Nord , dans l'Artibonite et dans l'Ouest , les hommes de bien se prononcèrent en faveur de Rigaud^ les noirs les plus intelligents furent les premiers dans ces divers endroits à secouer le joug de L'Ouverture; mais plus rapide que la foudre, L'Ouverture se multiplia et sut partout faire tète aux événements.

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