CHAPITRE IV
Révolution française ^ mopt d'O^é ; mouvements à fSaint-Domingue.— Insurrection du H^ord ; belle conduite de Toussaint.
C'était à la France à donner le signal du mouvement et à marcher la première dans la voie de la rénovation universelle. Le serment du Jeu de Paume et la prise delà Bastille commencèrent la grande bataille de la liberté contre le despotisme. L'élan subhme de la France se communiqua par delà l'Atlantique.
Dans ces contrées lointaines, comme dans la mé» tropole, il y avait des imperfections à corriger, des torts à réparer , des crimes ii laver ; mais que de sang devait couler avant que la justice reprit son empire et que le droit triomphât; que de flots de sang avant de voir anéantir le code de l'esclavage et des préjugés !
Les colons saluèrent avec enthousiasme l'aurore de la Révolution française. Le canon de la Bastille avait enflammé leur imagination ardente. Ayant eu long-
temps à gémir du despotisme ministëriel,ils crurent voir dans le mouvement qui emportait le passé, le germe de l'indépendance de leur puissante contrée. Ils formèrent trois assemblées délibérantes, au nord, au sud et à Touest. Ces assemblées furent les premières sources des maux qui affligèrent les colonies.
Pendant que les colons rêvaient l'indépendance, le parti royaliste, composé de tous les employés métropolitains , rêvait la contre-révolution. Au centre de ces deux partis, s'agitait le parti révolutionnaire, formé de tous les pacotilleurs, boutiquiers et artisans venus de tous les points de la Mère-patrie pour se créer une fortune que leur refusait le lieu de leur naissance. Ainsi se fractionnait la population blanche sous le rapport des idées politiques.
Les esclaves assistaient indifférents aux luttes des partis, et rien ne permettait de supposer qu'ils en comprenaient la portée ; mais entre les noirs , assimilés au bétail et les blancs, se trouvait une classe intermédiaire aussi turbulente que les colons, riche, instruite, impatiente du frein : la classe des affranchis , composée de noirs et de mulâtres libres. Elle entra dans la lice, pétitionnant pour l'égalité des droits politiques, pour l'anéantissement du préjugé de l'épiderme , l'amélioration du sort des esclaves , et leur préparation à la liberté générale. A la tète de ces hommes
ardents se faisaient remarquer en France, Vincent Ogé, Julien Raymond, etc.; dans la colonie, André Rigaud, Beauvais, Pinchinat, Daguin, Pélion, etc.
Aucun blanc, qu'il fût européen ou créole, ne s'occupait dans la colonie de la liberté, soit du nègre esclave, soit du mulâtre esclave. Ces derniers eux-mêmes ne croyaient pas à la possibilité d'une conquête si précieuse. Le nègre transplanté de son pays où il était esclave, dans une autre où il continuait à l'être , rêvait , sans doute , à la terre du berceau et aux soins de la famille, mais là s'arrêtaient ses vœux.
Aussi, l'on ne saurait, sans forfaire à la loi de la reconnaissance, faire un crime aux hommes mulâ très de n'avoir pas appelé de prime-saut la population africaine à briser ses fers ; peu d'africains eussent suivi Ogé dans sa prise d'armes; d'ailleurs, le plus pressant besoin du moment était l'égalité de tous les hommes libres.
Cependant le souffle révolutionnaire, après avoir renversé en France l'arbre de la féodalité, réchauffait de sa chaleur puissante celui de la liberté dont les rameaux commençaient à projeter au loin leur ombrage bienfaisant. Tout ce que la constituante renfermait de talent et de générosité avait embrassé la cause des affranchis. A la voix de Mirabeau, de Lafayetle,de Grégoire, de Condorcet, de Brissot, de Robespierre, cette assemblée décréta, le 8 mars 1794, en faveur
des hommes de couleur, Tégalité des droits politiques.
Vincent Ogé, qui avait plus qu'aucun autre contribué par ses démarches el ses écrits à faire rendre ce décret, partit pour en demander l'exécution . Une prise d'armes, un combat, marquèrent la téméraire entreprise d'Ogé : bientôt fuyant à travers les bois sur le territoire espagnol, il fut fait prisonnier, conduit au Gap, condamné et roué par la main du bourreau (25 février -1791) ; le général Blanchelande gouvernait alors la colonie.
Le sang de ce martyr, dans lequel l'aristocratie coloniale pensait avoir étouffé toute aspiration à la Uberté, enfanta, poiur l'honneur de l'humanité, des vengeurs au Sud et à l'Ouest de la colonie; aux CayeS;, André Rigaud, qui , quoique jeune encore, avait fait la guerre en Amérique sous le comte d'Estaing et qui, à l'assaut de Savannach, avait arrosé de sou sang l'étendard de la liberté, se mita la tête du mouvement; au Port-au-Prince, ce fut Beauvais, qui aussi avait fait la guerre des Etats-Unis, que ses camarades placèrent au commandement. Le premier eut pour lieutenants Faubert,NarcisseRollin,Bleck, Prou, etc. j le second, Lambert, Doyen, Tessier, Daguin, Pétion, etc.
Des succès et des revers que j'ai décrits ailleurs couronnent ou affligent ces différentes prises d'arme?, qui ne tendent jusqu'à présent qu'à obtenir Té-
galité des droits politiques, car personne ne songeait à une émancipation générale.
Cependant, par une fatale coïncidence, dont Dieu seul tient le secret, le jour même (24 août 1791) que les noirs et les mulâtres libres du Port-au- Prince arrêtaient sur l'habitation DièguC;, au Trou- Cayman, leur mémorable insurrection, et qu'ils se distribuaient leurs postes, un mouvement inopiné comme un dessein du hasard , aussi rapide que la foudre, éclatait dans le nord de l'Ile.
C'est à tort que M. Madiou, dernier historien d'Haïti, rapsodant trop souvent, accuse le gouverneur Blanchelande d'avoir été le moteur secret de rinsurrection des esclaves : une charge aussi grave demande des preuves. Du reste, qu'il soit dit en passant, que tout le livre de M. Madiou n'est qu'un tissu de faits erronnés et de fausses appréciations. Cet écrivain national, aux efforts patriotiques duquel nous rendons du reste un sincère hommage, n'a jamais été dans les conditions d'une bonne donnée historique ; les documents originaux lui ont manqué.
L'insurrection fut fomentée principalement par les contumaces de l'affaire d'Ogé; une réunion de commandeurs d'ateliers arrêta, dans la nuit du dimanche 14 août, sur l'habitation le Normand, au morne Rouge, le jour de l'explosion.
Cette explosion eut lieu dans la nuit du 2J; les premiers succès lui donnèrent de la proportion;
19 (trM)
le chef principal avait nom Bouckman, africain primitivement vendu à la Jamaïque, d'où il fut porté à Saint-Domingue 5 il appartenait à l'habitation Clément. Cet homme, doué d'une force herculéenne, ne concevait pas ce que c'était que le danger; il marr chait au combat avec l'enthousiasme d'un fanatique, semant la flamme de l'incendie et couvrant sa rout« de cadavres.
La bande de Bouckman se grossit rapidement; tous les nègres, qui jusque-là étaient dans une apparente soumission, levèrent enfin le fer de la vengeance; à la faveur de la nuit, Bouckman envahit les habitations et en égorge les maîtres.
La marche des incendiaires tracée par la flamme fut si rapide, que dans l'espace d'une semaine , l'embrasement couvrit toute la plaine du Nord, de rOrient à l'Occident, depuis la mer jusqu'aux pieds des montagnes. Ces riches maisons^ ces manufactures superbes et fécondes, qui versaient des millions au sein de la métropole, furent anéanties; l'activité des flammes fut telle, que la fumée et les cendres, poussées par la brise dans les montagnes, les rendaient semblables à des volcans; l'air embrasé et desséché ressemblait à une fournaise ardente ; les habitations déjà incendiées jetaient perpétuellement des étincelles ; des ruines , des débris, de riches dépouilles éparses, dispersées, dissipées-, une terre arrosée de sang , jonchée de cadavres restés sans
sépulture, abandonnés à la voracité des oiseaux de proie et des bêtes féroces : voilà l'image que présenta bientôt la plus riche plaine des colonies.
Ce fut au milieu de ces scènes de désolation, que les princes colons, chevauchant du Sud et de rOuest, passaient glacés d'épouvante pour aller établir une nouvelle assemblée coloniale au Cap. Que de cris de rage et de douleur, qiie de malédic« lions ils proféraient contre ces hommes qu'ils faisaient trembler la veille et qui aujourd'hui les faisaient trembler à leur tour !
Au milieu de cet embrasement universel et de ce débordement de tous les excès de la vengeance, Toussaint, dont à tort M. Madiou fait un moteur de l'insurrection, fidèle à ses maîtres, protégea les plantations pendant un mois entier , à la tête des noirs de l'habitation, et empêcha les insurgés de brûler les champs de cannes. Tous les blancs, femmes et enfants, fuyaient éperdus le séjour des campagnes et refluaient vers la ville ; madame Bayou de Liberlas se maintint chez elle, grâces à la protection de Toussaint. Bayou même, comme uu dragon, campé au Haut-du-Cap, venait souvent sur l'habitation exciter la vigilance de l'atelier. «C'était dit-il, avec une joie inexprimable que Toussaint le voyait parmi les esclaves, dans un moment où il suffisait d'être blanc pour être massacré (1). Heu-
(1) Moniteur de Tan 7.
reux le maître qui, dans ces moments de désolation, pouvait rencontrer un pareil dévouement î
Ainsi la révoli^tion embrasait partout le pays ; Rigaud, Beauvais, Lambert, Pétion, etc., déchiraient déjà la cartouche pour le triomphe des droits de l'homme, que Toussaint remplissait encore tous les devoirs de la fidélité à son maître malheureux. Toussaint éiait-ii à blâmer de ne pas suivre au champ de bataille ceux qui combattaient pour la liberté? Non, sans doute; il était aussi admirable en éteignant les flammes de l'incendie que ceux qui l'allumaient.
Enfin Toussaint voyant l'insurrection prendre une course désormais irrésistible, épuisé de fatigue, n'apercevait aucun moyen pour protéger plus longtemps le séjour de madame Bayou à Bréda; redoutant au contraire tout pour son existence , il engagea celte dame à se rendre au Cap; pendant l'absence de M. Bayou, il attela îavoiture, y mit les objets les plus précieux et y fit entrer sa maîtresse, dont il ne voulut confier la conduite qu'à son jeune frère Paul (depuis général comme lui au service de la RépubUque française).
(tm) i2