CHAPITRE LIIÎ
Combats an Orand-Groâ^e. — EiLéciitioii; fusillade et canonnade des anciens libres.
Les désastres de l'armée que L'ouverture avait devant le Grand-Goâve étaient faits pour Tirriler, mais ne devaient pas le porter à continuer toujours sa question familière et ridicule de la suprématie du nègre sur le mulâtre ou du mulâtre sur le nègre. Ehl que nous importe la peau de l'homme encore une fois? — Pourquoi, moi mulâtre, voudrais-je d'un mulâtre pour me commander et me gouverner, quand j'ai un nègre, un oncle(\) enfin,
(1) Cette expression est une marque de déférence accordée en Haïti par les mulâtres aux hommes noirs.
plus capable que le mulâtre d'opérer le bonheur et de fonder la gloire de mon pays? — L'Ouverture avait du génie; sans doute ce fut un grand homme; mais, comme tous les grands hommes, il manquait souvent de ce bon sens qui est généralement le partage du vulgaire.
L'armée du Nord avait été battue dans toutes les rencontres, au combat du 20 messidor (8 j ui llet), qui se donna sur l'habitation Faucher, et où Rigaud reçut une balle à la main droite;-— au combat des 1 et 2 thermidor (\9 et 20 juillet), livré par Dessalines sur l'habitation Tozinet, enfin, au combat du 4 thermidor (22 juillet), livré sur la même habitation (1 ).-> Cette armée, qui montait à environ 6,000 hommes, après ces échecs réitérés, s'était retraitée à TAcul sur Thabiiaiion Beauharnais, prête à rentrer précipitamment dans Léogane, si Rigaud l'eût voulu; — mais Rigaud se contenta d'avoir porté les limites de son commandement au Grand-Goâve, car à quoi lui eût servi Léogane , qu'avec un bateau sur la mer ei cent hommes par terre on peut facilement affamer ? — Aucune idée de conquête n'entrait dans les vues de Rigaud : ce qu'il voulait, c'était garantir l'intégrité de son commandement, et conserver le Sud à la métropole. — Plusieurs de
(1) J'ai sous les yeux les rapports de ces différentes batailles, faits par les généraux Dessalines et Laplume.
ses lieutenants lui ont reproché cette conduite ; mais il avait bien plus raison qu'eux. — Néanmoins, l'armée du Sud, alors sous le commandement de l'adjudant-général Pétion , fut prendre possession contre Charles Bélair des camps de Bellevue : dans cette attaque fut blessé le capitaine Jean-Pierre Boyer, depuis président d'Haïti.
Les avantages de Rigaud étaient remarquables par la disproportion numérique des forces qu'il avait en comparaison de celles que L'Ouverture déchaînait contre lui : par son audace et par la bonne discipline de ses troupes, il avait fait reculer l'armée du Nord.
L'Ouverture lui-même était attéré de l'inutilité des efforts de ses lieutenants pour pénétrer dans le territoire du Sud ; il songea à exercer d'exécrables vengeances dans une guerre qu'il avait lui-même allumée.
Les mulâtres et les noirs les plus marquants étaient déjà partout arrêtés ; mais cela ne suffisait pas aux vues ambitieuses du général en chef : il ordonna le massacre de ces hommes, qui n'avaient commis d'autre crime que celui de se montrer fidèles à la France î Tous les anciens libres de l'Arcahaye avaient été conduits au Port-au-Prince ; parmi eux se trouvait Valmé-Cortades, qui avait vengé la mort de Scapin à l'affaire du 21 novembre; ils furent tous fusillés, après une vaine formalité judi-
ciaire ; un seul parmi eux fut acquitté, ce fut un vieillard mulâtre du nom de Cameau ; mais L'Ouverture le fit juger de nouveau, et présida le conseil en personne : condamné alors, Cameau fut aussi fusillé.
Le pouvoir, comme un poison, pervertit les esprits les plus portés naturellement au bien de leurs semblables; le pouvoir, surtout le pouvoir sans contrôle, est une affliction que Dieu jette sur la terre. Depuis que L'Ouverture n'avait plus rencontré personne pour moraliser ses actes, et qu'au contraire, il n'y avait que flatterie autour de lui, il se croyait tout permis et tout autorisé; profanant la religion, il invoquait le nom de Dieu au milieu des massacres qu'il ordonnait; outrageant ce même Dieu qui a fait toute l'humanité à son image, il ne voyait plus que lui seul dans le monde. L'homme n'est fort, cependant, qu'autant qu'il accepte un point de résistance; s'il n'en veut pas, il est faible; il faut qu'il tombe dans l'abîme : orgueil et délire que de se croire appelé à être souverain de Tesprit humain ! Cet orgueil et ce délire perdent ceux qu'ils enivrent, en même temps que ceux qui en sont victimes.
Les noyades ne suffisaient plus à L'Ouverture , la mort n'était pas assez prompte; — la fusillade n'était qu'une plaisanterie, puisque souvent le soldat
ajustait mal et qu'il usait inutilement de la poudre ! .
—Il fallait accomplir des mitraillades! — Ainsi au
Port-au-Prince Jean-Philippe-Daut, chef d'un des bataillons de la 10^ 1/2 brigade fait exécuter à la gueule du canon , dans le jardin alors si vaste des prisons de cette ville, tous les malheureux qui avaient été arrêtés à la Croixdes-Bouquets ; -— ainsi à Léogane, Dieudonné-Jeambon remplit le même office, et parmi les victimes de cette dernière ville, périt Lafussière, neveu de Pierre Pinchinat, jeune homme digne du plus grand intérêt ; il promettait d'avoir l'inteUigencedeson oncle; la mère de Lafussière en mourut de douleur peu de joui s après. Rien ne caractérise mieux l'époque sanguinaire que le génie deL*Ouverture domine, si ce n'est le supplice des jeunes frères Lalande: ces jeunes gens furent condamnés à mort à l'Arcahaye, sous l'inculpation qu'ils pactisaient avec ce qu'à tort on appelait alors comme aujourd'hui la révolte du général Rigaud. Arrivés au heu où leur exécution devait s'accomplir, les deux frères furent séparés l'un de l'autre et, en dépit des prières du plus jeune qui demandait comme une grâce de mourir avec son frère aîné, on procéda tout d'abord au supplice de celuici. On lia donc l'aîné à un arbre, à quelques pas du canon fatal ; à la première détonation, il survécut; à la seconde, l'étonnement fut général : Lalande était encore debout! On eût dit que le ciel ne voulait pas permettre la perpétration du crime. Et
pendant la durée de ce supplice dont Thorrenr glaçait d'effroi les spectateurs, le second frère qu'on y faisait assister en attendant le sien, témoin dans sa propre agonie de celle de son aine, ne cessait de solliciter la triste faveur de succomber à ses côtés ; alors, Robes, colon blanc, commandant de la place, qui présidait à cette boucherie, ordonne que le jeune Lalande soit pris et attaché à son frère; — une troisième détonation part et les derniers soupirs des deux innocentes victimes sont confondus par le même coup : il eût semblé que Dieu les avait attendus en même temps pour les recevoir près de lui.
A tant de traits de barbarie commis sous l'administration de L'Ouverture, je ne reconnais plus ce Toussaint si bon, si pieux, si humain de l'année 1791 ; — il est vrai que Néron dans sa jeunesse, croyait outrager les Dieux, en signant un arrêt de mort, et que plus tard, il fit égorger sa mère !..