CHAPITRE LIV
Attitude de Beau^ais à Jacmel. — Affaire de Tavet. — Beaiivais s'embarque. — Sa mort.
Beauvais , renfermé dans l'arrondissement de Jacmel que de hautes montagnes entourent et isolent du reste de l'Ile , voyait avec épouvante ta
guerre qui s'éîail allumée; il était résolu à garder la neutralité, tout en faisant respecter son territoire. Mais L'Ouverture, redoutant même l'attitude imperturbable de l'ancien légionnaire, fit envahir le Sâle-Trou par Mamzelle, et Marigot par Magloire- Ambroise : beaucoup d'anciens libres furent massacrés : Laplume vint occuper l'habitation Tavet. Beauvais se plaignit à L'Ouverture de ces actes d'agression ; il lui envoya à cette occasion un de ses aidesde-camp, le capitaine Graissier, noir, que L'Ouverture fit inapitoyablement fusiller, sous le prétexte ridicule qu'il avait tenu des propos contre sa personne. Jacmel avait été mis en fermentation par ces événements: la garnison, forte de 3,000 hommes, demanda le combat. — Beauvais fut contraint de faire reprendre le Marigot par Borno-Déléar et envoya Birot occuper Besnard en face de Tavet; — à ces deux opérations s'arrêtait la pensée politique de ce général , qui pouvait cependant décider de grandes choses en tombant par la montagne de la Selle sur le Port-au-Prince !
Beauvais avait trop de sagesse pour l'époque de sang où il vivait; ancien élève du collège de La- Flèche, il avait reçu en France une brillante éducation, et avait exercée son retour au pays la profession d'instituteur jusqu'au moment de la révohiiion ; birn qu'il eût fait la guerre sous le comte d Estaiîig, il était plutôt fait pour le travail de
cabinet que pour les déplorables émotions de la guerre civile; il n'avait pas, comme Rigaud, l'audace des grandes déterminations : c'était le Lafayetle de la révolution des colonies ; Roume a dit quelqu e part, que c'en était leWashingston. Du reste, brave et redoutable comme la lame d'une épée, il eût vu comme Pétion, à la mode des anciens Gaulois, le ciel tomber sur sa té(e, sans sourciller ; une seule qualité lui tenait lieu de toutes les autres, c'était l'amour de la France républicaine.
Beauvals s'empressa d'aviser l'agent Roume des événements dont le territoire de son arrondissement avait été le théâtre, par une dépêche du 29 thermidor, (M juillet). Cette dépêche, portée par le capitaine Marion, rappelait à Roume l'impolitique discours de L'Ouverture contre les mulâtres, la réponse que Beauvais y avait faite ; elle peignait les dangers dont la population de couleur était menacée, car de tous côtés on n'entendait que des cris de mort contre les mulâtres. « Toussaint, dit Beauvais, déteste décidément cette population ; il la fait traquer dans les bois comme des bêtes fauves, sous le spécieux prétexte que les mulâtres ne veulent pas obéir à un noir, et que par cela seul ils sont les ennemis de la liberté. » Beauvais terminait par supplier le représentant de la grande nation de faire cesser les calamités de la guerre civile ; cette lettre;, on ne peut le nier, fait honneur à son auteur.
Le chef de brigade Birot, placé vis-à-vis deTavet, observait les manœuvres de Laplume, dont les espions cherchaient à semer la division dans son camp; — les habitants alarmés excitèrent les légionnaires, et le 18 thermidor, (5 août) , Birot, après avoir perdu 450 hommes, s'empara de Tavet. Nérette, mulâtre, chef de la 1 4 " 1 12 brigade, sut rallier les troupes de Laplume et les ramener en bon ordre sur l'habitation Béloc dans la commune de Léogane. — Laplume , dans son rapport, déclara n'avoir perdu que vingt hommes.— Birot fut blessé dans l'action; contrairement à toutes les lois de la prudence, il abandonna Tavet deux jours après et revint à Besnard, oii, après avoir laissé le commandement au chef de bataillon Gauthier , il rentra en ville pour se faire soigner de sa blessure.
Beauvais, à la parade, blâma publiquement l'attaque de Tavet et reprocha à Birot de n'avoir pas gardé la position. « Pour moi, dit-il, je ne crains pas les balles de L'Ouverture, mais bien la guerre civile qui soulèvera toutes les passions. Je regrette mes braves grenadiers ; je regrette sincèrement le sort de ces malheureux qui ont péri dans l'attaque de Tavet, attaque infructueuse, puisque vous n'avez pas su conserver votre conquête. — Vous serez personnellement responsable des effets de cette guerre, vous, colonel Birot ; pour moi je ferai mon devoir. » En effet, Beauvais fit des préparatifs de
délense. — Rigaïul fut satisfait de ce que Beauvais avait enfin rompu la neutralité ; il fit partir de suite l'adjudant-général Pétion avec 500 hommes pour renforcer Tavet. Mais déjà Laplume avait réoccupë cette position ; Pétion rétrograda.
L'Ouverture avait alors son quartier-général au Port-de-Paix, donnant tous ses soins à la guerre du Môle. L'attaque de Tavet par les troupes de Jacmel fut un bonheur à ses yeux. Il cria à la violation de la neutralité, mettant ainsi hors de compte l'attaque qu*ii avait ordonnée du Sâle-Trou et de Marigot, attaque qui avait décidé la garnison de Jacmel à prendre les armes.— Néanmoins, trop embarrassé avec les événements du nord, pour se porter contre Beauvais, il avait ordonné à Dessalines de former un cordon du camp-Tavet au Trou-Coucou et du Trou- Coucou au Sâle-Trou (1) pour contenir les mouvements de Jacmel.
Roume, toujours au Cap, après s'être concerté avec L'Ouverture qui était au Port-de-Paix, avait enfin répondu à Beauvais (22 thermidor, 9 août) . Il défendait L'Ouverture avec chaleur, et accusait
(1) Ces dénominations , ainsi que tant d'autres , semblent à juste titre bizarres et ridicules aux Européens ; elles n'ont point été inventées par les noirs ; elles sont l'œuvre de ces fiers aventuriers français qui sous le nom de flibustiers et de boucaniers, jetèrent pour la métropole les premiers fondements de la colonisation des îles de l'Amérique.
au contraire Beauvais de s'être laissé séduire par Rigaud. Suivant lui, L'Ouverture n'avait envahi Tarrondissement de Jacmel que par mesure de sûreté publique. Enûn la suscription de la lettre de Roume portait : « A Louis- Jacques Beauvais, ci-devant général de brigade au service de la République française et commandant l'arrondissement de Jacmel, actuellement chef des révoltés du même arrondissement sous les ordres du traître Rigaud. » Cette dépèche fit une fâcheuse et indicible impression sur l'esprit de Beauvais. Il conçut le projet d'aller rendre compte au Directoire exécutif de sa conduite. Il s'embarqua donc clandestinement pour Curaçao (1), dans la nuit du 26 au 27 fructidor (42 au 13 septembre), laissant à la garnison une lettre d'adieux , véritable monument d'éloquence qui contenait son testament politique. La nouvelle du départ de Beauvais jeta la consternation dans la cité ; la générale fut battue dès le jour ; les boutiques furent fermées ; beaucoup de personnes émigrèrent à Santo-Domingo.
Kerverseau blâma Roume du coup mortel qu'il venait de porter à un homme que lui-même avait dit vertueux par nature et par tempérament; et Roume, en apprenant au ministre de la marine le départ de Beauvais, faisait de ce général un éloge aussi pompeux que vrai , il justifiait la lettre que lui avait ar-
(l) Colonie Hollandaise, située dans l'Archipel américain.
lachéesa complaisance pour L'Ouverture, en disant que cette lettre avait été Tunique moyen d'empêcher les événements de se compliquer davantage.
Qu'on nous permette de raconter une fois l'épisode si triste, si touchant et si pathétique, de la mort deBeauvais : ce mulâtre se rendit à Curaçao, où sa femme et ses deux filles vinrent le rejoindre ; là, il attendit long-temps une occasion pour la France. Le 3 fructidor anviii(21 août 1800), il s'embarqua sur la frégate la Vengeance, de 18 canons, commandée par le capitaine PillotjleO, la Ven-^ geance fut attaquée à la hauteur de la Mona(1) par le vaisseau anglais la Seine , capitaine Milne. La Vengeance ne se rendit qu'après trois engagements successifs, et après avoir été complètement démâtée : elle fut conduite à la Jamaïque (2). Beauvais, avec sa famille, fut envoyé en Angleterre, comme prisonnier de guerre; il s'embarqua sur un navire de prise espagnole, dont la charpente était vieille. Ce navire, à six cents lieues de toutes terres, fut assailli par plusieurs coups de vent ; une voie d'eau s'y déclara ; tous les efforts pour la boucher furent impuissants; le navire allait sombrer; près
(1) Petit Ilot situé sur la côte de Saint-Domingue.
(2) C'est le même bâtiment que les Anglais vendirent plus tard à Christophe, devenu roi d'Haïti, qu'il appela V Améthyste^ da nom d'une de ses filles et que Pétion , devenu président d'Haïti, fit capturer devant Wiragoâne, après un violent combat.
^e cent passagers attendaient, éperdus, une mon d'autant plus horrible , qu'il n'était au pouvoir d'aucune combinaison humaine de l'éviter. Le capitaine fit mettre à l'eau les embarcations ; Ton se rapporta à la décision du sort pour savoir ceux qui devaient y entrer. Le sort fut favorable à Beauvais , mais il ne put supporter l'idée d'abandonner à une mort certaine sa compagne et ses deux fdles, dont Tune avait neuf ans et l'autre quatorze : il obtint de sauver ces intéressantes créatures, à la condition de rester en holocauste avec les autres infortunés , qui bientôt allaient disparaître dans l'abîme. Le navire sombrait déjà; Beauvais, après une séparation inénarrablement douloureuse, le front calme, Tœil fixe, comptait par minutes la marche du péril, l'approche de la mort; au moment suprême où les flots engloutissaient le navire , entouré de ses compagnons de malheur , tenant un mouchoir à la main , Beauvais fit un signe : cette expression de ses derniers adieux fut aperçue par sa famille en larmes, qui, déjà haletante sous le poids des plus cruelles émotions, était emportée par les vents au loin, et il disparut (1). Madame Beauvais, ses enfants et quelques autres femmes, errèrent pendant
(1) Ce triste événement eut lieu le* 7 brumaire an ix ,
(19 octobre 1800),— Beauvais était né à la Croix- des-Bouquets,
vers l'an 1759.
trois jours et trois nuits horribles à la merci des flot s^ sans aucune provision d'eau ni de vivres, s'attendant à chaque instant à une submersion; mais la Provi dence veillait sur ces infortunées ; elles furent recueillies par un bâtiment anglais, qui les conduisit à Bristol, d'où elles passèrent en France. Madame Beauvais survécut peu à son malheur : elle laissa ses enfants (1) sous la tutelle d'un gentilhomme du nom de Thuissy, qui les éleva avec une tendre sollicitude.