‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 64 sur 97 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

Canonnade de Bellevue. — WLort du eltef de brigade Tessier. — Siège de JFacmel.^Pëtion Ta prendre le eommandement de cette place. — E^acnation.

Par la terreur, L'Ouverture avait assis son pouvoir dans le Nord et dansTOuesl, et l'avait impitoyablement assis sur des cadavres. Bientôt il songea sérieusement à la guerre du Sud. Pour cela, il se rendit à Léogane, et ordonna au général Dessalines de canonner Bellevue. Cette position, que Pétion avait fortifiée, était la tête principale du Grand-Goâve. Par Ferbos, chef de brigade de la 8% Dessalines fit surprendre le camp du Bel-Air qu'occupaient

(t) Caroline et Marciette. — Pétition adressée au ministre de la marine , du 11 ventôse an xii , (2 mars 1802).

quelques conscrits de la demi-brigade de Geffard. Il «'empressa d'y établirde rartillerie. — De ce nouveau camp, qu'il appela le Rei^engeur, ce général commença, le 30 vendémiaire (22 octobre), à bombarder la position de Bellevue; le lendemain, la corvette l Egyptienne et la goélette le Général-Des salines , arrivèrent de Léogane, et secondèrent la canonnade du Ilei>engeur] ainsi, le camp de Bellevue était attaqué, à la fois, à l'Orient par Dessalines, età l'Occident par la marine. C'est danscette journée du 30 vendémiaire, que périt Tessier.— Ce valeureux cbef de brigade avait le pressentiment de sa mort. Il n'était arrivé du Grand-Goâve au camp de Bellevue que le matin pour partager les dangers de ses camarades. Avant de partir, il avait distribué tous ses effets, et, en entrant au camp de Bellevue, il avait remis sa montre à Toureaux, en lui recommandant de la faire parvenir à sa femme ; puis, après avoir aidé à charger et à pointer les pièces sur les navires, dont la canonnade foudroyait le camp, il s'était adossé, épuisé de faligue, le long du mur d'enceinte. Là , il avait tiré un volume de sa poche, et, comme un sage qui ne craint pas le tonnerre, il lisait au milieu d'une pluie de projectiles, quand un biscayen vint le frapper au sein, et ne lui permit de proférer aucune parole.

Le fort de Bellevue n'était plus qu'un monceau de ruines. Pétion et Desruisseaux résolurent de Tévaeucr;Toureaux s'y opposa. — Lanuit mit fin au corn-

bat, qui se renouvela avec le jour, et qui ne finit encore que ie soir. L'ordre d'évacuation fui alors donné par Toureaux. Dartiguenave évacua Glaize, Faubert , Mariquez, et Tarmée rentra au Grand -Goâve. Dessalines fit occuper Bellevue par Dommage avec la 4^ demi-brigade, et par Pierre-Louis Diane avec la 8*^ : il n'osa pas avancer plus loin.

En ce moment L'Ouverture était à Léogane. Il avait laissé le commandement de l'armée du Nord à Moyse. Le 25 brumaire (46 novembre), L'Ouverture ordonna à Dessalines d'aller former le siège de Jacmel avec les \'% 2% 4% 8% 10' et 11^ demi-brigades^ et, pour contenir le Grand- Goàve, il envoya Clerveaux à Bellevue avec les 6'et 9^ demi-brigades. Le block-baus deThozin, devant lequel il avait perdu plus de quatre mille bommes, lui semblait infranchissable. Il croyait ne pouvoir pénétrer dans le Sud que par Jacmel. A partir de ce moment, L'Ouverture, en personne, présida aux préparatifs du siège. Les femmes et les enfants étaient employés au transport des boulets, et plus de 6,000 cultivateurs tiraient des pièces de 24, dans une route tourmentée parles accidents delà nature, à travers d'affreux précipices. Tout le matériel du siège arriva enfin devant Jacmel. Il n'appartenait qu'à l'héritier du despotisme colonial d'enfanter un pareil prodige.

Dessalines parut devant Jacmel le 1" frimaire (22 novembre). Il posa son quartier-général sur l'iiabi-

talion Ménissier, à la portée du canon, el garda avec kii la 4" demi-brigade du Nord, dont il avait été le chef, et en qui il avait une confiance justement méritée. Il établit au grand chemin, près duBassin- Cayman, la 8^, la 10* et la 11^ demi-brigades, sous les ordres deNérette; !a 1*^% la 2^ et la 9% à l'habitation Ogé, sous les ordres de Christophe (Henri), qui venaitde tant s'illustrer, au Cap, par le massacre des hommes de couleur.— -Jacmel, ainsi cerné du côté de la terre, se défendait avec héroïsme. La rade fut bientôt bloquée, el la famine commença à se faire senlir dans la place. — Le chef de brigade Birol, qui avait remplacé Beauvais au commandement, réunit (Il janvier; 21 nivôse) un conseil, qui décida l'évacuation; mais au moment où cette évacuation allait s'opérer, les soldats, plus fidèles à l'honneur que leurs chefs, s'y opposèrent, et déclarèrent la résistance encore possible. Magnifi^que trait d'héroïsme que l'histoire d'aucun autre peuple n'a encore peut-être enregistré ! — Cependant, Birot, ses lieutenants Borno - Déléart et Fontaine s'embarquèrent honteusement dans la nuit du même jour, et se rendirent aux Gayes. Gauthier, le plus ancien chef de bataillon de la légion de l'Ouest, prit le commandement de la garnison. Ce fut alors que L'Ouverture se rendit devant Jacmel ; il fit établir plusieurs batleries sur le bord Ûjq la mer, à la colonne droite de son armée, et à.

portée de pistolet de la place. Dommage, avec la 4^ demi-brigade, exécuta ces travaux durant trois jours et trois nuits de combat. Christophe, qui commandait la colonne gauche, eut ordre de s'emparer du Fort- Pavillon, qui domine la rade. Ces manœuvres avaient pour but d'empêcher la place de se ravitailler.— On reproche, avec justesse, à Rigaud dé n'avoir pas alors opéré une diversion en faveur de Jacmei, en faisant avancer l'armée du Grand-Goâve sur Bellevue, dégarnie de troupes, et en tombant sur Léogane et le Port-au-Prince, où il avait encore de nombreux partisans prêts à se remuer. — Mais Rigaud, comme toujours, ne voulait que se renfermer dans les instructions d'Hédouville, pensant que, dans la lutte qu'il soutenait au nom des principes de la métropole, celle-ci ne l'abandonnerait pas.

Pëtion, à qui Gauthier et Ogé avaient annoncé la position critique de Jacmei , résolut d'aller en prendre le commandement. Il laissa l'armée du Grand-Goâve sous les ordres de Desruisseaux, se rendit à Baynet avec Boyer et Segrettier, ses capitaines adjoints, et, dans la soirée du >!9 janvier (29 nivôse), il s'embarqua, avec une compagnie de la 2® demi-brigade du Sud et un peu de provisions. Trois navires portaient cette petite expédition. Ces navires eurent le bonheur d'éviter une frégate américaine, le Général Green , qui croisait devant Jacmei. Au

jour, ils pénétrèrent ilans le port. Comme la simple fusillade des postes , que L'Ouverture avait établis sur le rivage , pouvait empêcher que le débarquement se fît à l'ancre, Pétion ordonna qu'il eût lieu sous voiles. Le premier il en donna le signal, en se jetant dans une embarcation.

Le nouveau chef dirigea, avec toute l'habileté qu'on avait droit d'attendre de lui, les opérations du siège mémorable de Jacmel. La famine se fit sentir bientôt avec toutes ses horreurs. Elle étreignit à un tel point la ville, que les malheureux habitants furent réduits à manger les chevaux de la cavalerie. Pétion, lui-même, ne put alors faire ses rondes qu'à pied. Les herbes, les cactus, furent déracinés et dévorés. Heureux ceux qui , dans les trous de la terre, parvenaient à mettre la main sur le rat et le lézard immondes ! — Dans les ru( s, Tœil, épouvanté, rencontrait des habitants au teint hâve , amaigri et flétri par les privations. Des mères, épuisées par les besoins impérieux de la nature, voyaient expirer leurs enfants sur leur sein desséché. C'était inutilement qu'elles se traînaient de porte en porte implorant un peu de subsistance. Personne ne possédant plus rien, ne pouvait plus rien pour autrui.

Pétion ordonna alors l'évacuation de la place. Elle se fit dans la nuit du 20 au 2\ ventôse (^4 au 12 njars), à travers les lignes de l'ennemi, par le

Petit-Harpon^ sur le Grand-Goâve. Dans cette retraite, Pétion, forcé, à chaque pas , de livrer combat, et craignant de ne pouvoir opérer sa jonction avec Tarméedu Sud, avait résolu de périr les armes à la main, plutôt que de se rendre. Pour communia quer à ses soldats cette héroïque détermination , il fit arracher de la hampe les drapeaux à la tête desquels il marchait, et ordonna à ses lieutenants de s'en ceindre le corps. Pensée sublime ! bien digne d'un vaillant soldat qui doit toujours mieuic aimer mourir enveloppé dans son drapeau comme d'un linceul que de se courber devant un ennemi triomphant! (1)

La chute de Jacmeljeta la consternation dans le sud. La terreur qui précédait et suivait la renommée de L Ouverture occasionna l'émigration d'un grand nombre de familles.

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