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CHAPITRE LVII

Proclamation de Rigaud. — Proclamation de Ii'Ouirerture»

Rigaud se trouvait à Aquin lors de l'évacuation de Jacmel. Il avait déjà laissé s'évanouir toutes les heureuses chances dont la fortune s'était plu à le combler. Nous le répétons, si, pendant le temps que la place de Jacmel lui servait de boulevard , il s'était porté sur Léogane et sur le Port-au-Prince, il eût opéré en faveur de sa cause une puissante diversion ; il eût peut-être sauvé cette cause ; mais sa passion belliqueuse était refroidie. Elle se réveilla cependant. C'est la proclamation du 23 ventôse ou 14 mars qui va rappeler à l'armée du sud que son chef est encore là.

(f Les braves, dit Rigaud, qui défendaient Jacmel, après avoir soutenu un siège de M décades , repoussé plusieurs assauts, essuyé toutes les privations, viennent d'être forcés, parla famine, à évacuer cette place, dans la nuit du 20 au 21. Ils se sont frayé un passage à travers les camps e:inemis , ont

levé les embuscades que la (rahison avait fait pré»parer, dispersé dans les bois les satellites de Toussaint, et sont enfin parvenus sur nos frontières, avec leurs chefs et leurs drapeaux. C'est au moment même où le protée sanguinaire de St.-Domingue, perdant tout espoir de les réduire, rappelait à Léogane l'armée et l'artillerie qu'il avait envoyées contre eux, que ces militaires intrépides se sont trouvés hor$ d'état de résister aux premiers besoins de la vie.

« Si la valeur et la résistance héroïques dont ils ont donné l'exemple sont au-dessus de tous les éloges, et si elles ont fait leur gloire , elles ont aussi fait leur sûreté. A quelles tortures ne devaient pas s'attendre des citoyens invariablement fidèles à la France , des hommes qui ont osé porter les armes contre un tigre qui fait égorger des habitants paisibles , des femmes et des enfants 3 qui livre à la dévastation et au pillage tous les lieux où peuvent pénétrer ses hordes barbares, et qui nous explique, chaque jour ses secrets politiques, qu'il prétend ne devoir pas être connus, par le sang qu'il fait répanrdre à grands flots.

(( Ce n'est pas assez que d'avoir fait assassiner plus de deux mille personnes dans l'arrondissement de Jacmel, d'avoir fusillé , canonné ou noyé, dans le nord et dans l'ouest, un nombre à peu près égal de victimes , d'avoir sacrifié sept mille de ses sa-

telliles, soit au siëge de Jacmel, soit dans les combats du Grand-Goâve ; il se dispose encore à porter les mêmes coups dans ce département ! Mais, je le jure par vous , mes chers concitoyens , je le jure par les liens indissolubles qui doivent toujours nous unir, par l'énergie de mes camarades de tous grades, par cette énergie dont Toussaint a entendu raconter les effets après les batailles qu'il a provoquées , s'il avait la folie de s arrêter à ce projet exécrable , ses hordes n'auraient pas fait deux lieues dans ce département qu'elles y seraient ensevelies.

c( La première de toutes les lois est celle qui dicte aux hommes l'intérêt de leur conservation , celle que la nature a faite et que toutes les constitutions libres ont consacrée. C'est elle qui dirigera nos efforts.—Que tous les vrais amis delà France se lèvent en masse, et que ce monstre à triple visage qui a trahi l'Espagne, l'Angleterre, la France et ses frères, qui trahit jusqu'aux émigrés qu'il a retenus ou rappelés à St.-Domingue , que cet atroce fanatique qui se nourrit du sang de la divinité et du sang des hommes ose se présenter; qu'il se présente, et la terre est purgée de sa présence abominable, et la nature est vengée de l'erreur qu'elle commit en lui donnant une figure humaine.

« Citoyens de toutes les couleurs et de tous les états ! songeons à notre conservation ; celle du département du sud en est inséparable; et nous ser-

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virons la mère-patrie en nous servant nous-mêmes. Jurons de nouveau fidélité au gouvernement français, union entre nous et constance à nos postes. Tenons nos serments, et nous serons invincibles. »

L'armée du nord était enfin maîtresse de Jacmel; quelques officiers supérieurs , surtout Christophe, se signalèrent par des crimes qui font frémir la nature; je tiens d'un chef de bataillon, feu Linard, qui en fut témoin, les détails d'un assassinat que Christophe commit de ses propres mains sur une femme enceinte le lendemain de l'évacuation. 11 lui laboura le sein avec un poignard. Ce même Christophe poussa la cruauté jusqu'à faire combler un puits profond , qui se trouve sur rhabilation Ogé, des corps vivants d'une multitude de prisonniers sans distinction d'âge ni de sexe î

Le général Dessalines, plus sage et plus modéré, ne put s'empêcher de menacer Christophe des effets de sa colère. Dessalines, qui savait respecter le courage partout où il le rencontrait, apaisa les vengeances, en couvrant de sa protection tous les infortunés. Il savait que, dans les troubles civils, il faut que Jes vainqueurs aient de la pitié et de la clémence.

Toussaint était à son armée. Après avoir organisé la défense de Jacmel , il laissa reposer ses soldats, et, le 30 germinal ou le 20 avril, il adressa aux citoyens du département du Sud la proclamation suivante: « Citoyens, par quelle fatalité jusqu'aujourd'hui

sourds à ma voix qui vous rappelle à Tordre, n'avezvous écoulé que les conseils de Rigaud ? Gomment est il possible que l'orgueil d'un seul homme soit la source de vos maux, et que, pour flatter son ambition , vous veuilliez anéantir vos familles , ruiner vos biens, et vous perdre aux yeux de l'univers entier.

u Je vous le répète, pour la troisième et dernière fois; ce n'est pas aux citoyens de la partie du sud que j'en veux, mais à Rigaud seul, comme désobéissant et insubordonné, que je veux forcer à rentrer dans ses devoirs et à se soumettre à l'autorité d'un chef qu'il ne pouvait et ne devait pas méconnaître.

a Vous n'auriez pas dû soutenir, dans ses vices, un militaire orgueilleux qui arbora évidemment l'élendard de la révolte. Vous deviez me laisser agir, puisque j'avais le droit de le réprimander et mômede lepunir. Rigaud le savait bien; mais trop hautain pour s'abaisser devant les organes delà loi, il a mis tout en usage pour vous séduire et vous entraîner dans son crime. Mettez la main sur votre conscience, éloignez toute prévention, vous connaîtrez sans peine que Rigaud a voulu insurger tous les hommes de couleur afin d'avoir en eux des partisants et des complices. Je n'ai pas besoin de vous rappeler la manière dont il s'y est pris et les moyens qu'il a employés pour vous tromper tous. Vous connaissez aussi bien et peut-être mieux que moi,

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