CHAPITRE LVIII
Mésintelligence de li'Ouvertupe avec l'agent Rounie. — Courage liéroïi|ue de Roume.
Pendant la guerre fratricide qui dévorait le sud, un commerce horrible se faisait dans la partie de l'est de Tiie. Ce commerce , inauguré par Jean- François et Biassou , se continuait , malgré leur disparition de la scène politique, avec un développement d'autant plus grand, que la volonté de la métropole semblait être fermement résolue à ne plus souffrir d'esclaves sur aucune terre qui portât son pavillon. Or, on amenait, par caravanes, des jeunes noirs qu'on enlevait du nord, et on les conduisait à Santo-Domingo, d'où on les exportait à Porto-Rico et à la Havane, pour continuer à porter les chaînes de l'esclavage. Beaucoup d'anciens officiers de Jean-François n'avaient pas d'autre industrie. C'étaient d'ailleurs de pauvres et stupides nègres renouvelant en Amérique le commerce qu'ils avaient peut-être fait en Afrique, et dont sans doute ils avaient été eux-mêmes victimes ! Mais la force de l'habitude est telle, que les noirs crurent longtemps que la terre de Saint-Domingue n'était
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appelée qu'au rôle de succursale de la côte d'Afrique. Kerverseau avait fait, à propos de cette traite, de justes réclamations à TAudience royale. Cela ne suffisait pas à L'Ouverture qui, des murs de Jacmel , écrivit à Roume (8 nivôse, 25 décembre), pour lui demander de faire prendre possession de la colonie espagnole, conformément au traité de Bâle.
Roume fut effrayé de l'esprit de domination qu' ilors seulement il commençait à voir se développer dans l'individualité de L'Ouverture. Il se refusa à sa demande, sous prétexte qu'il fallait attendre l'arrivée de quelques troupes européennes ; inde irœ. Le refus de Roume avait été concerté avec Kerverseau. Ce fut sur ce dernier que L'Ouverture voulut étendre sa vengeance. Sur les instances de L'Ouverture, Kerverseau, qui lui avait tant déplu, en proposant une conciliation entre lui et Rigaud, fut appelé au Cap. Mais l'honorable Kerverseau, qui savait jusqu'où pouvait aller la haine de L'Ouvertuie, s'embarqua pour Porto -Rico.
Il ne fut plus q uestion de la colonie espagnole. Roume, tranquille au Cap, éloigné du théâtre de la guerre, semblait enfin vouloir secouer le joug de la domination de L'Ouverture. Il conçut le terrible projet de bouleverser les Antilles anglaises. C'était aliéner les alliés avec lesquels L'Ouverture avait traité, et qui lui étaient d'une si grande ressource,
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dans la guerre qu'il faisait à Rigaud. Rouaie donna donc à Martial* Besse le commandement d'une expédition contre la Jamaïque, et, pour préparer les voies à cette expédition, il envoya dans cette lie deux hommes déterminés, un blanc et un mulâtre, Dubuisson et Sasportas. Ces émissaires furent dénoncés, pris et pendus. Cet événement troubla la fortune de L'Ouverture, car les Anglais capturèrent une flottille qu'il destinait au blocus de Jacmel. Dés-lors, il y eut rupture entre l'agent et L'Ouverture. Celui-ci commença par refuser à Roume mille gourdes (cinq mille francs), à valoir sur son traitement (lettre du 13 pluviôse, 21 février). L'Ouverture, alors trop embarrassé avec la guerre du sud, ne put porter sa vengeance plus loin. Cependant, redoutant le séjour de Roume au Cap, il l'appela au Port-au-Prince, pour légaliser s (^ s opérations, et proclamer de nouveau contre ce pauvre André Rigaud, que la métropole abandonnait à son seul héroïsme. Les yeux de Roume commençaient à s'ouvrir à la lumière. Il se refusa à la demande dé L'Ouverture, et fit une adresse qui chassait du pays tous les agents britanniques. « Faites exécuter cette adresse, mon cher général, (lettre du 13 ventôse, 4 mars), si vous voulez que je me rende auprès de vous. Alors, réunis de principes , nous agirons de concert.» Roume, dans cette même lettre, reprochait à L'Ouverture d'écouter les ennemis de la
France. ^ Us vous ont proposé, ajouta t-il, des mesures qui doivent justifier la révolte de Rigaud, si vous n'avez pas le courage de vous prononcer contre les anglais. » Tardif hommage rendu au dévoûment que Rigaud portait aux principes de la Révolution ! Enfin Roume terminait en demandant la corvette la Diligente, poyr se rendre en France. — Quand on s'est donné un maître, on se l'est bien donné. — L'Ouverture, pour première réponse, envoya au Cap l'ordre de consigner Rlanchard, secrétaire-général de l'Agence , et d'apposer les scellés sur les archives. Dés ce moment, il n'y eut plus de correspondance entre les deux autorités.
Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, L^Ouverture avait pris possession de Jacmel. Il parut au Cap, et fit venir Roume au devant de lui, le 7 floréal (27 avril). Conduit par le général Moyse, l'agent entra au gouvernement. Là, en présence de la Commune assemblée et des officiers de la garnison, après avoir reçu l'agent avec une insultante hauteur, L'Ouverture lui reprocha d'être l'ennemi de la colonie et de la liberté des noirs. Il lui demanda l'ordre de la prise de possession de Test. L'agent qui craignait de prendre sous sa responsabilité une pareille détermination^ se refusa à la délivrance de cet ordre. — Les Espagnols d'ailleurs se montraient peu disposés à accepter la domination de L'Ouverture. — Roume dit même à Ce
dernier qu'il était question d'une future rétrocession de l'est à l'Espagne, moyennant l'abandon de la Louisiane à la France.— Ces motifs développés avec dignité ne retirèrent pas à L'Ouverture la pensée d'étendre la domination dont il n'était que détenteur, et qu'il commençait cependant à faire sienne. Contrairement à ses antécédents, L'Ouverture s'emporta jusqu'à l'injure, menaça Roume de le faire fusiller, et l'envoya prisonnier à TAgence. L'ouverture avait l'air sinistre. Ce n'était plus « le vertueux citoyen, le philosophe, >f c'était le damel brandissant le sabre du despotisme. Moyse, comme gouverneur du Cap , fut chargé de ramener Roume à PÂgence, et de l'y faire garder à vue. Moyse,
f pauvre et beau jeune homme, né pour les grandes choses , mais que l'ignorance aveuglait, avait pour son oncle un dévoûment fétichique. Arrivé à l'Agence, il n'eut aucun égard pour Madame Roume, cette femme vénérable dont toutes les qualités commandaient le respect. Il la rudoya parcequ'elle s'était permis quelques observations sur la conduite arbitraire de L'Ouverture, et la menaça de la faire périr avec son mari et ses enfants. Roume fut admirable de courage dans cette scène orageuse. Pour toute réponse, il tendit sa tête vénérable au sabre de Moyse, qui, loin de reculer de respect devant son héroïsme, au contraire, déclara
^ à Roume que, s'il ne donnait pas l'ordre de la prise
de possession de l'est, il avait l'autorisation de faire faire main basse sur tous les blancs et tous les anciens libres!... Roume, à celte idée, frémit et cbancela. Sa vie était peu de chose. Celle de sa famille, il était prêt à l'abandonner !... mais à la menace d'un massacre général, il donna l'ordre qu'on exigeait de lui. L'Ouverlure alors satisfait d'avoir maîtrisé Roume, expédia à Sauto-Domingo l'adjudant-général Agé (1), et partit pour faire ébranler son armée contre le sud.