CHAPITRE LIX
Pétion évacue le Qrand-Groâve et le Petit'Goàve lîessalines contourne le Pont de IfEiragoànec
L'armée du nord, forte de prés de dix mille hommes, commandée par Dessalines, envahissait le sud par deux colonnes, l'une se dirigeant de Jacmet par le chemin scabreux delà Vallée, l'autre longeant la grande roule du Grand-Goâve. La première était commandée, eu personne, par Dessalines, la seconde per Clerveaux.
L'armée du sud campée au Grand-Goâve, com-
(l) Un blanc, ancien ofificier au 16' dragons, dont la servilité pour L'Ouverture fait monter le rouge de la honte au front de tout homme libre.
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posée tout au plus de cinq mille hommes, malgré k défaite de Jacmel, se montrait encore disposée à affronter de nouveaux dangers. Rigaud en avait laissé le commandement à Pétion , et tenait son quartier-général à l'AcuI duPetit-Goâve. Dessalines, par la marche de la colonne de gauche, allait couper toute retraite à Pétion. Pienaud-Desruisseaux, à la ^ tête de quelques braves, tenta sur l'habitation Bory, d'arrêter l'envahissement du sud. Blessé mortellement le 11 floréal (1 mai) il fut emporté au Petit- Goâve (^). Pétion ordonna alors révacuatiom du Grand-Goâve. Dessalines le talonnait. Le lendemain soir, Pétion laissant en proie aux flammes la ville du Petit-Goâve, se portait sur l'habitation Chabannes, de là à l'Acul , puis enfin au Pont-de-Miragoàne, après un léger combat, sur rhabitalion Cupérier.
Le général Rigaud voyait avec douleur son étoile pâlir. Déjà la plupart de ses officiers supérieurs l'abandonnaient, n'ayant plus d'espoir de triompher dans une lutte aussi terrible. Une effrayante désertion éclaircissait les rangs de son armée. Ce chef dévoré par l'inquiétude de l'avenir de son pays, persistait à se tenir à TAcul, quoique son armée eût déjà traversé le lac de Miragoâne. Il faiUit être pris
(1) Desruisseaux fut enterré sur la place-d'armes au Petit- Goâve, au pied de l'arbre de la liberté. Plus heureux que ceux qui lui survécurent, ce chef de brigade n'a pas eu à gémir sur les événements ultérieurs.
par l'ennemi et ne dut son salut qu'à un détachement de cent cinquante hommes qu'en cet endroit Pétion avait laissés pour couvrir la retraite.
L'armée du sud campa en deçà du lac de Miragoâne dont elle brisa le pont qui met en communication le sud et l'ouest. Pétion fit établir à quelques toises du pont, sur le Morne Berquin , l'artillerie qu'il avait évacuée du Petit-Goàve. Protégé à sa droite par des positions naturelles si fortes que dix hommes peuvent y contenir une armée, à sa gauche et à son front par les eaux profondes et bourbeuses du lac, Pétion fit encore ouvrir un fossé qui coupait le grand chemin et qui conduisait de l'eau au pied du Fort-Berquin. Il avait alors sous ses ordres la ^'^ demi-brigade de Geffrard et 400 légionnaires commandés par Ogé. Faubert avec la S** et Delvaavec la 5^ demi-brigade occupaient les Savannettes.
Dessalines, après quinze jours de halte au Petit- Goâve, s'avança contre le Pont-de-Miragoâne. Il chargea le général Clerveaux d'occuper, avec trois demi-brigades le Morne-Olivier. Lui-même se porta à la tète du lac , au lieu appelé le Saut qui formait la droite de l'armée du sud, et où Pétion avait placé le brave commandant Bonfils. L'Ouverture n'avait pas paru à son armée depuis l'évacuation de Jacmel. Il vint alors inspecter sur le bord du lac. Les chefs de corps lui portèrent successivement l'hommage
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de leur fidélité et de leur dévouaient. L'Ouverture ordonna alors qu'une paie fût faite à l'armée, chose extraordinaire et d'autant plus à propos que le soldat, quoique toujours en campagne, était littéralement sans vêtements.
Cependant les deux partis se fusillaient et se canonnaient depuis plusieurs jours , sans rien décider d'important; mais le 26 floréal (>I6 mai), Dessalines força le passage du Saut, par l'habitation Besseignet, et,après un combat terrible, il pénétra dans le grand chemindeMiragoâne. Cette marche allait couper la retraite de Pétion . Rigaud lui-même, campé sur l'ha bitation Duparc, à quelques minutes de l'ennemi , courait, sans le savoir, fe danger de tomber aux mains de Dessalines. Seul, dans la grande route au ruisseau de Duparc, le sabre nu à la main, il ordonnait à quelques déserteurs du Pont de se rendre à leur poste, quand il vit apparaître à travers les bois un légionnaire qui, fait prisonnier à Jacmel, venait de s'enfuir , et qui lui apprit que le lac avait été tourné, et que l'armée du nord marchait contre le Pont. Rigaud donne l'ordre à Faubert de se porter au deva-nt de Dessalines, afin de protéger et de secourir les défenseurs du Pont dont le sort l'inquiétait ; puis, morne et silencieux, il maudit le sort qui se montrait si funeste à ses armes. Le capitaine Segrt ttier sortant de Miragoâne, le trouve en proie au désespoir. La nouvelle des dangers que courait Pétion redoubla le dévoûment deSegrettier. 11 se di-
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rige à franc -élrier sur le Pont, voit l'ennemi qui s'avance par les bois, rencontre un aide-de-carap de Rigaud, le jeune et vaillant capitaine Chalumeau qui de Miragoâne se rendait près de son général , exhorte vainement ce capitaine à rétrograder sous peine de tomber au milieu des ennemis; mais Chalumeau, n'écoutant que son dévoûment, continue sa route et reçoit la mort au milieu des bataillons du nord après une héroïque défense. Faubert, cependant, rencontre sur l'habitation Chalons, la tête de l'armée de Dessalines. Le combat commence immédiatement. La 6Memi-brigade du nord est mise en déroute et perd Laméresse un de ses chefs de bataillon. Dessalines fait avancer la 4^ et la 8^ demibrigades. La 3® du sud affronte ces nouveaux corps et se défend avec une rare intrépidité. Segrettier avait dans cet intervalle paru au camp du Pontet avait annoncée Pétion la marche de Dessalines. Pétion aussitôt envoieOgéavec les légionnaires et deux pièces de canon pour appuyer Faubert. Ogé, qui se plaisait à jouer avec le danger , y vole ; mais déjà Faubert bat en retraite loin du théâtre du combat,* Ogé, incapable de lutter contre des forces supérieures, fait un feu général, et ne pouvant plus revenir au Pont, se dirige en bon ordre au village de Miragoâne. Pétion et Geffrard, sachant que la grande route est occupée par l'armée du nord, font enclouer l'ariilîerie du fort-Berquin, et sejetent avec leurs soldats
dans les bois. Ils sortent au Carénage prés du village , les vêtements en lambeaux , le corps déchiré par les ronces. Pétion évacua bientôt Miragoâne sur l'Anse- à- Veau. Ainsi le sud se trouva totalement à découvert.