CHAPITRE LX
Rigaud. à Aquin — Proclamation. — Pi^erger fait prifsoniiier. — Mort AOgé,
Rigaud avait porté son quartier général à Aquin. Son état défensif était encore redoutable. Il donna à ses lieutenants l'ordre de toujours laisser entre eux et les bataillons du nord un désert de feu, et de faire en sorte que les arbres eussent leurs racines en V air, Ce général pouvait s'appuyer sur la bravoure et le dévoûment des vieilles bandes qu'il avait lui-même disciplinées et aguerries; il pouvait compter sur les affections des cultivateurSjCar ceux-ci savaient tous que c'était en partie aux travaux de ce mulâtre qu'ils devaient les bienfaits de leur émancipation. Avec de tels éléments Rigaud était en état de prolonger encorela lutte. Mais les bourgeois,les corps populaires (municipalités), découragés par l'abandon dans lequel la mère-patrie laissait les destinées de la colonie, persuadés qu'ils succomberaient tôt
ou tard, donnèrent le funeste exemple du désir de la paix. A Miragoâne, ils avaient couru au-devant des bataillons ennemis. Dans d'autres localités, ils semaient la terreur et désorganisaient les mesures de défense. Rigaud, le 5 prairial (29 mai\ lança contre eux la proclamation suivante , dernier écho de cette voix mâle et solennelle :
« Considérant que dans l'état de crise où se trouve le département, par la guerre injuste et inhumaine que lui fait le traître Toussaint-L'Ouverture, du" quel on ne peut attendre ni sûreté ni loyauté, je dois, en ma qualité, prendre les dernières mesures qui restent pour sauver le département.
« Considérant, au surplus, que les propositions de paix ou de suspension d'armes regardent directement le pouvoir exécutif, et que, dans tous les cas, c'est au chef de la force armée du département qu'appartient le droit de proposer paix ou suspension d'armes , parcequll doit saisir l'instant favorable pour faire ces sortes de propositions, qui, faites dans des moments critiques, et encore par ceux qui n'ont aucun moyen pour arrêter le mal , peuvent enhardir l'ennemi et causer les malheurs qu'il aurait voulu éviter.
« Depuis un an, cette guerre continue; les corps populaires et les prétendus amis de la paix n'ont fait aucune démarche pour en arrêter le cours. Aujourd'hui que l'ennemi a eu quelque succès et que la
terreur s'est emparée de leurs esprits faibles et craintifs, ils s'imaginent qu'un monstre altéré de sang humain, un ingrat, un traître envers la République, sa bienfaitrice, le dévastateur de St-Domiugue,le bourreau de l'arrondissement de Jacmel , le persécuteur de tous les agents français, enfin l'esclave des Anglais, puisse seulement leur accorder ni paix, ni suspension d'armes, sans avoir l'intention , le perfide projet de les tromper et de les détruire après.
« Citoyens du département du Sud ! détrompezvous si vous croyez qu'autre chose que les armes puisse vous sauver, en attendant l'intervention du gouvernement français auquel vous avez soumis les différents survenus entre le département du sud et ceux de l'ouest et du nord.
» Soyez bien persuadés, mes concitoyens, que j'ai trop à cœur votre tranquillité et votre bonheur, pour ne pas saisir toutes les occasions qui se présenteront pour vous procurer la paix ou une suspension d'armes ; et si l'ennemi n'adhérait pas aux propositions que je croirai devoir lui faire en temps et lieu, je saurais , aidé de mes braves camarades, le combattre jusqu'à extinction. Rassurez-vous I s'il est puissant en nombre et en moyens, vos concitoyens , composant l'armée du Sud, ont du courage et de l'honneur, et sauront vous préserver.
» A ces causes, et usant des pouvoirs qui me sont confiés, j'arrête provisoirement ce qui suit, pour être ponctuellement exécuté jusqu'à ce qu'il en soit autrement ; avons ordonné :
» Art. 1". Les administrations municipales du département du Sud se borneront, à l'avenir, aux fonctions simples , mais utiles pour leurs concitoyens, de constater les naissances, mariages et décès ; mais toutes délibérations municipales toutes permissions accordées pour s'assembler , comme toute députation auprès de l'ennemi sont interdites. Les municipalités pourront seulement faire part des vœux de leurs concitoyens^ auxquels je répondrai.
fi Art. 2^. Les assemblées de communes pourront avoir lieu après la permission qu'elles auront eue du commandant du département du Sud.
» Art. 3% Avant que des permissions légales soient accordées, s'il se faisait des rassemblements de communes ou de particuliers dans les villes ou dans les campagnes, la loi martiale sera de suite promulguée, et le chef de la force armée de l'endroit est autorisé à faire marcher pour défendre lesdites assemblées; il commencera par employer la voie de la douceur, et ensuite celle de la rigueur, s'il y est forcé.
» Art. 4'. La plus grande surveillance aura lieu contre les perturbateurs du repos public et contre
les désorganisateurs secrets; les propriétaires se- Tont protégés et leurs propriétés respectées. La gendarmerie nationale sera en activité permanente dans l'intérieur, et ceux qui seront dénoncés, pour quelque délit contre Tordre et la sûreté, seront arrêtés et jugés par un conseil de guerre, et punis conformément aux lois.
» La présente proclamation sera envoyée aux chefs d'arrondissements du département et aux adjudants-généraux de Tarmée, qui en enverront des copies certifiées aux commandants temporaires des places et aux commandants de division à l'armée pour être par eux notifiés à tous les corps civils, militaires et judiciaires, pour être publiés et affichés dans tous les cantons du département : ils en surveilleront l'exécution et m*en rendront compte.
» Signé k. RiG4UD, contresigné Salomon (^I). »
Cependant le sang continuait toujours à ruisseler par torrents. Les vieillards du Sud se rappellent encore en frémissant cette dernière période de la guerre sacrilège. Ils l'appellent la guerre des couteaux^ pour donner une idée de son acharnement et de ses horreurs. Le 5 messidor (24 juin), Rigaud perdit la bataille d'Aquin, où le chef de brigade Pi-
(l) Homme noir, créole de la Martinique , mort aux Cayes,
juge de paix, emportant les regrets de toute la population.
verger fut fait prisonnier (1). Le 16 du même mois (5 juillet), Rigaud perdit encore le combat du morne-Trémé, où Ogé fut blessé à mort (2). Ainsi ^ la fortune couronnait la force et détruisait les derniers obstacles que L'Ouverture avait rencontrés dans la marche ascendante de son ambition.