CHAPITRE V
ï^oussaiiit entre dans l'instirreetioii. Portrait de Jean Frasiçei.^, ele ISiassoif et de «feannot. l^oiissaint médeeiii.
Après le départ de madame Bayou, Texploitation de la sucrerie s'arrêta tout-à-fait , comme celle des autres habitations -, malgré les conseils de Bruno, noir commandeur/et ceux de Toussaint, la plus grande partie de Tatelier alla se rallier à Tinsurrection. Toussaint alors lui-même pensa à s'y jeter. Mettant sa femme et ses deux enfants en âûreté au sein de quelque habitation des montagnes, déjà abandonnée par les propriétaires, il se rendit au camp Galiffet.
Bouckman, le premier Spartacus de la race noire, avait péri prés du village de l'Acul, en repoussant une attaque delà ville du Cap ; à lui avait succédé Jean-François, dont les principaux lieutenants étaient Biassou et Jeannot.
Jean -François appartenait à un colon du nom de Papillon. Jeune créole d un heureux extérieur, il n'avait jamais pu supporter le joug de l'esclavage; quoiqu'il n'eût aucun grief contre son maître, longtemps avant la révolution, ii avait recouvré sa liberté,
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en fuyant de son habitation et en errant marron dans les montagnes; homme doux et naturellement encHn à la clémence, si sa carrière fut souillée de crimes, il faut l'attribuer à des conseils perfides; du reste peu courageux, peu entreprenant, il n'avait dû son commandement qu'à sa supériorité intellectuelle.
Biassou appartenait aux Pères de la Charité, près du Cap. Contraste en tout de Jean-François, il était brusque, fier, emporté, violent, colère, vindicatif, téméraire. Très actif, très inquiet, toujours en action, toujours à cheval, très soupçonneux, très ambitieux, il usurpait, pour ainsi-dire, le timon des affaires que l'apathie de Jean-François ne chercha que lard à revendiquer. Jean-François aimait le luxe, les beaux habits, le train des équipages ; Biassou aimait les femmes et la boisson,
Jeannot, esclave de l'habitation Builet, était petit, mince, dispos et actif comme Toussaint ; mais sa figure était perfide,] son aspect effrayant , rebutant; son regard atroce, son cœur véritablement vicieux, méchant, noir, vindicatif, capable, sans regret et sans remords, des plus grands crimes. Il avait juré une haine implacable aux blancs ; il frémissait de rage en les voyant, et son plus grand plaisir était de se baigner dans leur sang. On le vit, sur l'habitation de son maître, le principal théâtre de ses crimes, après avoir fait un massacre considérable, ramasser dans ses mains le sang qui
ruisselait de toutes parts, le porter à sa bouche avec une infernale sensualité, et s'écrier, dans son enthousiasme fanatique : Ornes amis, qu'il est doux, qu'il est bon, le sang des blancs 1 buvons-le à longs traits; jurons-leur une haine irréconciliable ; jamais de paix avec eux, j*en fais le serment !
Du reste, c'était un homme capable des plus grandes entreprises; aucun obstacle ne l'arrêtait ; audacieux, adroit, spirituel, pénétrant, dissimulé, traître et perfide; lâche, il fuyait le danger dans les combats; mais il était téméraire à la queue de l'armée : harcelant sans cesse les siens, il les rendait nécessairement braves, ei forçait les plus timides à faire face à l'ennemi, en leur coupant le chemin de la retraite.
Tels étaient les trois hommes qui dirigèrent après lamortdeBouckraan les progrés de l'insurrection, et qui, après avoir tout ravagé, depuis le Limbe jusque dans la plaine du nord, avaient établi leur quartier - général sur l'habitation GalifFet ; tels étaient les hommes sous les bannières ensanglantées desquels Toussaint, qui jusque-là avait vécu avec piété, entraîné par la force des choses, alla s'enrôler.
Mais Toussaint était connu de la plupart des chefs et de presque toutes leurs bandes pour son instruction et pour la modération de ses principes; nul n'imputa à crime son arrivée tardive ; ce-
pendant il lui fallut du temps pour acquérir de la confiance et de Tinfluence.
D'abord à cause des connaissances spéciales que son père lui avait données des secrètes vertus des plantes, il commença à s'occuper de soigner les blessés. Dans ce modeste emploi, qui le tint longtemps loin des marches, il s'appliqua à deviner les faiblesses et les qualités de ses chefs 5 cette étude devait le porter à la conquête de la suprématie.
Les lettres humanisent réellement; c'est à l'art de lire et d'écrire que Toussaint possédait sur les siens, qu'il dut de faire son chemin, sans se souili- 1er du meurtre d'aucun de ses semblables et sans se déshonorer par le pillage ; deux crimes dont il n'avait que trop souvent l'exemple sous les yeux. Parmi les insurgés, il avait rencontré un vieux mulâlre nommé François Laffitte , qu'il avait connu de longue date et qui avait un rapport d'idées et de mœurs tellement sympathiques aux siennes , qu'il n'eut besoin d'aller chercher aucune autre société.
La position que Toussaint avait prise dans l'armée insurrectionnelle était celle qui convenait le mieux à ses habitudes ; car, mauvais soldat et inhabile capitaine, il ne s'était point encore familiarisé avec les dispositions du combat et la vue des champs de carnage. Celte position de médecin ne
Tempêcha pas de s'attacher plus particulièrement aux destinées de Biassou, dont il devint l'aide de camp principal et le chef des bureaux.