‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 71 sur 97 · CHAPITRE XLl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLl

Xie Directoire executif. — lie souveriieiiteiit conisiilaire. — Tinceiit ^ Raymond et Micliel envoyés à Saint-Domingue. — Fin de la guerre civile.

Le Directoire exécutif, grand Dieu L.. depuis tantôt une année que la guerre la plus monstrueuse qui ait affligé l'humanité, la guerre de couleur, désolait la terre infortunée de la colonie de Saint-Domingue, n'avait fait aucun acte pour arrêter cette guerre débordante d'iniquités ! Honte et malheur à ce gouvernement lâche et cruel que les colons avaient circonvenu, et qui laissait Saint-Domingue se baigner et se débattre dans son sang, dans la crainte

(1) Piverger, mulâtre, fut amené blessé à Dessalines qui l'accueillit comme un brave. Peu après il fut dirigé par mer aux Gonaïves où des ordres secrets le firent mourir !...

(2) Benjamin-Ogé n'était pas de la même famille que celui du Nord. Il mourut à vingt-huit ans ; emporté dans la retraite. Il fut enterré aux Cayes sur la place-d'arraes.

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que L'Ouverture, débarrassé de Rigaud, n'eût proclamé l'indépendance de l'iîe ! — Hédouville luimême, depuis son retour en France, ne fit rien pour attirer h sollicitude de la métropole sur son infortunée colonie. Des nègres et des mulâtres s entr'égorgeaient, il fallait les laisser faire. C'était l'unique moyen d'énerver les forces du pays, et d'assurer probablement le retour futur de l'esclavage! Mais Dieu, qui ne laisse rien impuni , allait châtier le Directoire et de sa dégoûtante administration de la France et du triste abandon qu'il avait fait de Saint-Domingue. — Un général, accouru des .confins de l'Orient, renversa ce Directoire le 18 brumaire (9 novembre 099).

Le gouvernement consulaire, dont le vainqueur de l'Italie fut le chef, tourna ses regards sur Saint- Domingue. Un des premiers soins du nouveau ministère fut de convoquer tous les citoyens qui connaissaient la question coloniale , pour discuter les moyens de rétablir la paix dans ces contrées. La réunion eut lieu le 1 1 frimaire (2 décembre 1 799) : là, Vincent, que L'Ouverture avait envoyé en France pour le justifier de l'attentat qu'il avait commis ' contre Tagent Hédouville, prit naturellement la défense de son chef Pinchinat, celle de Rigaud. Le ministre demanda des mémoires à ceux qu'il avait appelés; mais il ne s'arrêta à aucun plan décisif.

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Résolu de donner raison au vainqueur, quels q^e fussent ses torts, il se contenta, par un arrêté du ^ nivôse (25 décembre 1 799), d'envoyer !e colonel Vincent, Raymond et le général Michel, porter àSaint- Bomingue la constitution consulaire et une prockmation adressée aux habitants de la colonie; tandis qu'il fallait ordonner à L'Ouverture de cesser les hostilités , restreindre son commandement dans le NorJ , rappeler Rigaud en France , donner au Sud un autre chef, et placer un gouverneur général au Port-au-Prince. C'était le plan proposé par Pinchinat.

Le colonel Vincent devait reprendre la direction des fortifications; Raymond devait s'occuper du système agricole; Michel devait être employé à l'armée sous les ordres de L'Ouverture qui, enûn, fui confirmé (1) au grade de général en chef^ que lui avait décerné la politique de Sonthonax. Les envoyés partiient donc pour Saint-Domingue. L Ouverture, qui avait appris à tout braver, fit arrêter le généial Michel sur la route de Santo-Domingo au Cap. Michel, ainsi outragé, ne tarda pas à retourner en France. Raymond eut ordre de rester au Cap (2). Sa peau de mulâtre le rendait suspect;

(1) Le 17 pluviôse, (6 février 1800).

(2) Il y mourut le 26 vendémiaire an x, (18 octobre 1801). Il était membre de l'Insiitut de France.

Vincent, dont on connaissait le dëvoûment, fut seul appelé an Port-au-Prince, où il arriva le 5 messidor (24 juin). Il présenla à L'Ouverture la nouvelle constitution, la lettre du ministre de la marine, et la proclamation des consuls. Dans la lettre, on lisait entre autres choses : «Rappelez^ vous que les armes qui vous sont confiées doivent être exclusivement employées contre l'ennemi étranger, contre l'Anglais», et dans la proclamation, il était ordonné d'inscrire sur les drapeaux des troupes coloniales : Braues noirs , soui>enez-vous que la République française vous a donné la liberté, et quelle seule peut lajaire respecter. L'Ouverture se plaignit amèrement de ce que le premier consul ne lui avait pas daigné écrire. 11 savait, dit-il à Vincent, qu'on avait juré sa perte en France, et que^ sans le 4 8 brumaire, il était perdu. Mais, demanda-t-il avec inquiétude : « Le premier consul a-t-il confiance en moi? »(1) Vincent, dans cette entrevue^ ne put obtenir qu'il fît publier la constitution. L'Ouverture, lui donna pour raison qu'elle avait été imprimée sur les gazettes. Il ne put obtenir non plus qu'il fit mettre sur les drjpeaux l'inscription quWdonnait la proclamation. — Les

(1) Lettre de Vincent au ministre du 7 messidor an viu (26 juin 1800).

paroles du ministre , affectèrent L'Ouverture, qui, dorénavant, ne voulait plus traiter que d'égal à égal avec la métropole. Il y voyait le désaveu de la guerre du Sud. Or, afin de se soustraire aux observations du colonel Vincent, il parfit inopinément pour Léogane le lendemain, à deux heures du matin. Ce ne fut que neuf jours après ce départ pour Léogane que L'Ouverture appela Vincent près de lui* Dans ses préoccupations, ce despote de nouvelle date, reculait alors devant la guerre qu'il faisait au département du Sud, par la seule pensée que la France pouvait la désapprouver : il avait résolu, après neuf jours de réflexions, d'envoyer une députation à ces mêmes hommes , qu'il avait si long-temps et mal à propos considérés comme ses ennemis, et à qui il avait fait une guerre épouvantable sans aucun motif sérieux. L'Ouverture confia donc cette mission à Vincent, Philippe César, noir, et Arrault, mulâtre; il leur remit un acte d'amnistie en faveur de tous ceux qui avaient pris part à ce qu'il appelait toujours la révolte du Sud, en faveur même de Rigaud, mais à l'exception de Pétion, de Millet, de Dupont et de Bel legarde, les deux premiers mulâtres, les deux derniers nègres :il n'entendait, disait-il, les punir que de quelques jours d arrêt, après lesquels ils auraient été rendus à leurs familles ^ et cela pour mainlenîr la discipline de V armée.

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La dëputation se rendit à Jacmel d'où elle s'embarqua le 20 messidor (9 juillet), et débarqua aux Cayes le 25 (14 juillet). —Cette dernière ville, fati guée d'une guerre si longue et si désastreuse, apprit avec consolation le but de la députalion. Rigaud était à ses avants-postes ; le commandant de la place renvoya prévenir de l'arrivée des envoyés de L'Ouverture,— Il rentra dans l'aprés midi. Habillé d'un doliman, sans autre signe distinclif de son grade, un trabouc sur l'épaule, des pistolets à la ceinture, un sabre à un côté et un poignard de l'autre, ce général se dirigea en droit chemin à la maison qu'occupaient les envoyés de L'Ouverture. Laissant son état-major et ses guides dans la rue, Rigaud fut accueilli par les accolades de Vincent qui lui remit les dépêches dont il était porteur. A la lecture de ces dépêches, l'exaspération de Rigaud devint difficile à décrire. Lui, le meilleur français de la colonie, il se voyait condamné et confondu par le gouvernement de la métropole ! Son cœur se souleva d'indignation ; son bras dégaina le poignard qui était à sa ceinture, et il le brandit, 5 plusieurs reprises , comme pour s'en frapper (^). Rigaud enfin recouvra son calme et consentit à envoyer aussi une dëputation à L'Ouverture. Il lui envoya Messieurs Chalvière, blanc, Martin Beile-

(1) Rapport de Vincent au minisire.

fond, mulâtre, et Latulipe, nègre, pour conveîiir d'une suspension d'armes et pour avoir un moiè afin de mettre ordre à ses affaires privées avant de s'embarquer (1). L'Ouverture consentit aux demandes de Rigaud ; mais Dessalines, qui venait d'envakir l'Anse- à -Veau (2), rabaltant sur le chemin des Cay^es , occupa bientôt l'habitation Allard, aux portes de Saint-Louis du sud, dernière place de guerre du département. Cette place fut Jvrée par Toureaux et par Lefranc, dont Rigaud avait fait cependant la fortune, tant il est vrai qu'il est rare de trouver dans le moment du danger des amis dévoués î Mais un simple capitaine, Dugazon (3), fidèle à l'honneur, s'empara violemment des drapeaux de la première 1/2 brigade du sud, et suivi de quelques braves, il laissa la place aux traîtres et se dirigea aux Cayes. — Les débris de la légion, composée d'hommes de l'ouest, commandée alors par Gauthier depuis la mort d'Ogé,

(1) Rapport fait à Bresseau^ agent de la France à Curaçao, par Pélion adjudaut-géuéraï et Dupont; chef de brigade, du 10 fructidor an Yiii {28 août 1800).

(2) Pétion malade en cette ville, depuis Tévacuation de Miragoâne, faillit être fait prisonnier ce jour-là, 19 messidor, (8 juillet). Averti à temps, il se dirigea au Petit-Trou où il avait tenu garnison à une époque plus glorieuse ; et delà il se rendit à la rencontre de Rigaud.

(3) Homme noir, mort, naguère général de brigade.

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abandonnés à eux-mêmes se rendirent à Dessalines. L'Ouverture les envoya par Jacmel à l'Arcahaye où, ils entrèrent dans la 3® 1;2 brigade.

La prise de Saint-Louis était une violation flagrante de la suspension d'armes conclue entre L'Ouverture et Rigaud. Rigaud se plaignit de cette violation. L'Ouverture lui promit de faire cesser toute hostilité ; mais, malgré cette promesse, Dessalines fit avancer son armée, s'empara du bourg de Gavîûllon et se porta le 10 thermidor (29 juillet) à trois lieues des Cayes, tandis que deux frégates et trois goélettes américaines bloquaient le port de cette dernière ville. Rigaud, redoutant alors de tt)mber au pouvoir d'un ennemi sans foi, prit le parti de s'embarquer. Ce même jour ^iO thermidor, il visita la ville, fit ses adieux à ses amis, au milieu des larmes et des angoisses. Quand il parut au fort de rriet, le capitaine Landron se préparait à canonner les bâtiments de L'Ouverture qui louvoyaient. Rigaud le lui défendit. Quelques braves renfermés dans le Block-Hous de la Levée se préparaient aussi à la résistance. Rigaud, après les avoir complimentés et leur avoir fait promettre de ne brûler aucune amorce, se porta à Tiburon, escorté par la cavalerie commandée par le chef d'escadron Borgella (^ ).

(1) Fils du colon de même nom, qui fut maire du Portraur Prince. Les liens d'amitié qui unissaient L'Ouverture à ce colon, prciiervèrent Borgella d'une mort ceriaine.

C'est-là, à Tiburon, qu'en un jour de glorieuse mémoire pour lui, il avait reçu une dangereuse blessure en combattant pour la révolution contre les Anglais. C'est*là, dans cette place, qu'il avait fini (9 nivôse an ui, 29 décembre 94), par enlever d'assaut, après trois combats meurtriers, qu'il reçut le baiser des braves, et s'embarqua le 10 thermidor, dans la nuit, (29 juillet), à bord d'un navire danois qui se dirigea à Saint-Thomas (1);les autres ofliciers supérieurs suivirent son exemple. Dartiguenave s'embarqua à Jérémie pour la Nouvelle-Angleterre; GefFrard, Faubert, Delva pour la Havane ; Pétion, Millet , Bellegarde , Dupont , Dupuche , Borno- Deléart etc. pour Curaçao , d'où presque tous se rendirent en France.

(1) De Saint-Thomas, (colonie danoise) Rigaud se dirigea à la Guadeloupe. H arriva dans cette dernière colonie le 30 fructidor (17 septembre). Il en partit le 10 vendémiaire (2 octobre). Fait prisonnier par les Anglais et conduit à Saint-Chrislophe,il rentra à la Guadeloupe le 10 brumaire suivant (31 octobre), et, après un séjour forcé à la Guadeloupe, il put se rendre à Bordeaux, où il débarqua le 10 germinal ( 31 mars), et arriva à Paris le 17 germinal. (Différentes lettres de Rigaud au ministre). Admis à une audience du premier consul, l'homme extraordinaire Jui dit : « Je ne vous connais qu'un tort, c'est de ne pas avoir été vainqueur ! >» Ces paroles, tout en justifiant la conduite de Rigaud, peignent d'un seul trait le premier consul.

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