CHAPITRE LXII
li'OiiTertiire aux. Cayes»
Le 13 thermidor (l*""^ août) L'Ouverture entra solennellement aux Cayes. Rien en fait d'honneurs officiels ne lui manqua. Il monta en chaire et proclama l'oubli des torts. Il se plaignit seulement de ne pas voir de mulâtres venir le saluer. Messieurs Chalvière, Latulipe, que Rigaud avait envoyés près de lui et avec qui il avait fait connaissance, s'empressèrent d'aller conseiller aux anciens libres de se rendre à la maison Journu où L'Ouverture était descendu, et de lui présenter quelques hommages. L'Ouverture reçut avec bonlé ces hommes dont il avait tant persécuté les frères. Il semblait avoir pris à lâche de leur faire oubUer sa haine et ses préventions mal fondées. Il fit publier le 17 thermidor (5 août), la proclamation suivante : « Citoyens, tous les événements survenus à Saint- Domingue pendant la guerre civile occasionnée par Rigaud, sont de nature à mériter l'attention publique.
« Alors qu'ils ne sont plus sur le point d'être renouvelés, il importe à la prospérité de la colonie
et au bonheur de ses habitants, de lirer le rideau sur le passé, pour ne plus s'occuper qu'à réparer les maux qui ont dû nécessairement être le résultat de la guerre intestine enfantée par l'orgueil et l'ambition d'un seul. Une grande partie des citoyens de Saint-Domingue ont été trompés parceque trop crédules, ils ne se sont pas assez méfiés des pièges que les méchants leur tendaient pour les attirer dans leurs desseins criminels. D'autres ont agi dans ces malheureuses circonstances d'après l'impulsion de leur cœur. Mus par les mêmes principes que le chef de la révolte , ils ont trouvé au-dessous d'eux, d'être commandés par un noir. Il fallait s'en défaire à tel prix que ce fût, et pour y parvenir rien ne leur coûtait. L'ambition de ce chef le portait à s'emparer du pays. Ses satellites n'avaient rien tant à cœur que de le seconder. Pour leur récompense, on leur avait assigné en avance les places qu'ils devaient occuper. Ces hommes avaient le besoin d'un plus fin stimulant.
« Trompés dans leur attente, et en ma qualité de vainqueur, voulant et désirant très ardemment faire le bonheur de mon pays, pénétré de ce que vous prescrit l'Oraison dominicale qui dit : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés,
« J'ai publié une proclamation datée du Petit- Goâve le 1 messidor dt?rnier par -aquelie j'accorde
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^ne amnistie générale; cette proclamation vous est connue, citoyeos; elle a eu l'heureux résultat que je m'étais promis. Le département dn sud est rentré sous les lois de la République. Oublions que des méchants l'en avaient écarté pour satisfaire leurs passions criminelles, et ne considérons aujourd'hui que comme des frères ceux qui assez crédules, osèrent tourner leur armes contre le pavillon de la République, et contre leur chef légitime.
« J'ai ordonné à tous les ciioyens de retourner chacun dans sa commune respective pour jouir des bénéfices de celte amnistie. Aussi généreux que moi, citoyens , que vos moments les plus précieux ne soient employés qu'à faire oublier le passé; que tous mes concitoyens jurent de ne jamais se le rappeler, qu'ils reçoivent à bras ouverts leurs frères égarés, et qu à l'avenir ils se tiennent en garde contre les embûches des méchants,
« Autorités civiles et militaires, ma tâche est remplie ; il vous appartient maintenant de tenir ila main à ce que l'harmonie ne soit plus troublée. Ne souffrez pas le moindre reproche de la part de qui que ce soit envers les hommes égarés et rentrés dans le devoir. Malgré ma proclamation, surveillez les méchants et ne les épargnez pas. L'homme est injuste, il est plutôt enclin au mal qu'au bien. Comprimez avec force ses desseins pervers et ne fermez jamais les yeux sur sa conduite et ses démarches.
L'honneur doit vous guider tous. Les intérêts de notre pays l'exigent, sa prospérité a besoin d'une tranquillité franche et loyale. Elle ne peut naître que de vous. De vous seulement dépend maintenant la tranquillité publique à Saint-Domingue. Ne prenez point de repos que vous n'y soyez parvenus. Je l'attends de votre courage et de votre dévoûment à la République française. »
Le lecteur est déjà habitué avec l'esprit monacal dont Toussaint l'esclave possédait le germe et que Toussaint - L'Ouverture développa. Il n'a besoin, à la lecture de cette proclamation, que de se livrer à ses propres réflexions. Cependant la modération de L'Ouverture fut étonnante après le triomphe qu'il venait de remporter. On était tant habitué à trembler rien qu'à son nom qu'on lui fit un mérite de la chose du monde la plus naturelle, de la sagesse de ses paroles et du regard de bonhommie qu'il jettait aux populations du sud. On médira qu'il eut pu être impitoyable; mais alors que devient la justice ? Que devient le respect de la personne et des droits de ses semblables? Malheureux pays que celui où l'on est obligé de tenir compte à un citoyen de tout le mal qu'il ne fait pas !
L'Ouverture éleva le général Laplume au commandement de sa nouvelle conquête. Il fit occuper, par la V^ 1/2 brigade du sud dans le cadre de son armée, déjà composée de douze demi-brigades, le
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numéro 13^ et fondit les cinq autres demi-briga- 1
des de l'armée dn sud dans les différents corps de !
rOuest et de l'Artibonite. — Enfin L'Ouverture, après avoir prêché l'ordre , l'union ^ l'amour du travail, le respect des personnes et des propriétés, repartit pour le Port-au-Prince le 9 fructidor (27 août)(1).
Telle fut la fin de la guerre qui divisa Rigaud de L'Ouverture. Elle fut impolitique, impie, sacrilège, anti-humaine , car elle n'avait aucun motif plausible. Elle outragea le ciel, elle déshonora l'humanité et elle laissa sur la terre et dans les esprits le funeste levain de discorde qui menaça plus d'une fois Haïti d'un bouleversement ^complet et qui tint cette contrée pendant longtemps dans l'impuissance du marasme et dans la stérélité du progrès civihsateur. — L'histoire doit faire remonter les causes de cette guerre à la politique machiavélique de Laveaux et de Sontbonax. Sur la tête de cet agent de la métropole doit retomber tout le sang qui inonda les champs de Saint-Domingue et qui, dans les villes, souilla si longtemps les cachots.
(1) Extrait d'un journal tenu par un citoyen des Cayes,
(r^sao) ^0^