‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 73 sur 97 · CHAPITRE LXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIII

li' Ouverture fait arrêter l'agent Roume; il pre»d pojssession de l§aiito- Domingo.

Nous avons vu dans un des précédents chapitres le général L'Ouverture faire arracher à Roume , sous les menaces, l'arrêté de la prise de possession de la colonie espagnole. Nous avons vu L'Ouverture envoyer le général Agé à Santo-Domingo , pour opérer cette prise de possession. Mais Agé fut mal accueilli par les Espagnols et obligé de prendre la fuite, pour ainsi dire. Ce retour, avec les circonstances dangereuses dont l'ornait Agé, firent réfléchir Roume sur les suites de l'acte auquel il avait été obligé de souscrire. L'Ouverture était dans l'ouest, occupé à abattre la grande et légitime résistance que Rigaud présentait à ses projets, Roume, annonçant ce contre temps à L'ouverture, lui proposa le 18 prairial (7 juin) déconsidérer l'arrêté comme nul ou du moins de ne prendre possession que de San-Yago et d'Azua , en laissant San-Domingo au pouvoir des Espagnols jusqu'à la paix européenne ; et Roume, sans attendre la réponse deL'Ouverture, rapporta, le 27du même mois (16 juin ), l'arrêté de la prise de possession dt^ la

305 f<8oo)

colonie espagnole. Le rapport de cet arrêté irrita L'Ouverture. Il s'emporta outre mesure ; traita Roumede méchant ( sic ) et se promit bien de tirer de lui la vengeance qui agitait toujours son âme contre tout ce qui entravait la marche de ses desseins.

Or, le sud une fois pacifié, après avoir fait, comme d'habitude, chanter le Te Deum au Port-au- Prince , il se rendit au Cap, et là, donna un libre cours à la violence des sentiments qui le portaient à ne jamais pouvoir supporter que rien lui résistât, ordonna l'arrestation de l'agent Roume et le fit conduire dans l'intérieur du pays , au Dondon. Roume subissait alors les conséquences de cette politique, tantôt complaisante, tantôt inerte, toujours funeste , dont L'Ouverture avait sans cesse fait son profit. Malgré les conseils du général Kerverseau, il avait froidement assisté aux fusillades et aux mitraillades ordonnées dans le nord et dans l'ouest. Il n'avait eu de résolution et de fermeté que quand il avait été question du sacrifice de ses jours, de ceux de sa femme,' de ses enfants et de la population blanche !

L'Ouverture, déjà politique envers Laveaux, ingrat envers Sonthonax, perfide envers Hédouville, n'avait plus besoin, pour être bien sérieusement m\

homme à coups d'état, que de faire évanouir la der°

nière ombre qui projetait sur la colonie l'autorilë

impuissante et malhabile de la métropole.

C'est une page curieuse que l'adresse que L'Ouverture fit à l'occasion de l'arrestation de M. Ronme. Relisons la : « Toussaint-L'Ouverlure , général en chef à ses concitoyens : Les devoirs de la place du citoyen Roume, étaient en sa qualité de représentant du gouvernement français, de consacrer ses facultés morales et physiques au bonheur de Saint-Domingue et à sa prospérité. Bien loin de le faire, il ne prenait conseil que des intrigants qui Tenvironnaient, pour semer la discorde parmi nous, et fomenter les troubles qui n'ont cessé de nous agiter. Cependant, malgré les calomnies qu'il n'a cessé de lancer contre moi , dans ses lettres pour France et Santo-Domingo (1 ), il sera à l'abri de tout désagrément. Mais mon respect pour son caractère ne doit pas m'empêcher de prendre les mesures les plus sages, pour lui ôter la faculté de tramer de nouveau contre la tranquillité qu'après tant de secousses révolutionnaires , je viens d'avoir le bonheur

(1) J'atteste sur l'honneur que l'allégation de L'Ouverture est fausse. Mes études dans les différents dépôts me permettent d'affirmer que Roume, malgré les justes motifs de griefs qu'il avait contre L'Ouverture, fut toujours son défenseur; car après l'avoir proclamé un philosophe, un législateur, un bon citoyen ; après avoir juré de ne rien faire sans lui, une fierté naturelle ne lui permettait pas de démentir ces jugements.

307 (HôO)

d'établir. En conséquence, pour l'isoler des intrigants qui n'ont cessé de le circonvenir, pour répondre, d'un autre côté, aux plaintes que toutes les communes m'ont faites à son égard, par l'organe de leurs magistrats, le général de brigade Moyse fera parvenir audit citoyen Roume deux voitures et une escorte sûre, laquelle le conduira avec tout respect du à son caractère au bourg du Dondon , où il restera jusqu'à ceque le gouvernement français le rappelle pour rendre ses comptes. Au Cap-Français le 5 frimaire (26 novembre) an 9 de la République française, une et indivisible. Le générai en chef, Toussaint-L'Ouverture (1).»

L'Ouverture avait ainsi accompli son quatrième coup-d'état contre la métropole. Libre alors de toute entrave, sûr de ne rencontrer devant ses pas aucun obstacle , il songea à étendre une de ses ailes sur la colonie espagnole, pour n'avoir plus, duCap- Eugano au Gap-Tiburon, à redouter aucune compétition. 11 mit en marche son armée contre S.into- Domingo, où Antoine Chaulatte avait remplacé Kerverseau à l'agence. Peu de coups de fusils furent tirés dans celte marche triomphale. Chaulatte , qui avait si souventbattul'arméede L'Ouverture au cordon de

(1) Roume fut ainsi gardé prisonnier, malgré son caractère de représentant de la France. Il resta plusieurs mois au Dondon , et L'Ouverture enfin finit par lui permettre de retourner eri France par la voie des États-Unis.

l'ouest, s'embarqua pourPorto-Rico, et L'Ouverture entra dans Santo-Domingo le 7 pluviôse (2 janvier) à la tète de dix mille hommes. Il fit amener le pavillon de son ancien souverain le roi d'Espagne, après une décharge de 21 coups de canon, et le remplaça sur les fortifications de la ville par celui de la République, après une décharge de 22 coups de canon. Don Joachim Garcia, le même, qu'on ne le perde pas de vue, qui avait eu la lâcheté de consentir à l'extradition d'Ogé , réduit à capituler devant L'Ouverture, s'embarqua pour la Havane, laissant ainsi une terre dont le plus grand des crimes n'avait pu assurer la possession à son maître. L'Ouverture donna le commandement de la ville de Santo-Domingo à son frère Paul, qu'il ne tarda pas à élever au grade de général de brigade. Après avoir posé des garnisons dans les différentes localités, il retourna dans la partie française.

Page 1