‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 74 sur 97 · CHAPITRE LXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIV

Ij'OiiTerture donne une constitution à la colonie.— ^Lettre au premier consul.

L'Ouverture, maître enfin de toute l'îie de Saint- Domingue , songea à donner une constitution à la

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colonie. Cet homme, que la fortune élevait si haut, s'imaginait et disait qu'il était le Bonaparte de Saint- Domingue- on dit même qu'il adressa au premier consul une lettre dont la suscription portait : « Le premier des noirs au premier des blancs (^ ). » L'Ouverture se mit tellement dans la tète qu'il était l'homme prédit par Kaynal, pour venger les outrages faits à la race africaine, et donner aux siens tous les bienfaits de la civilisation, qu'il semblait oublier que Saint-Domingue n'était qu'une colonie française, il lui donna de son propre chef une constitution. Cette constitution devait jeter les bases de l'indépendance de la colonie, et ne laisser à la France sur l'île qu'une suzeraineté dérisoire. « J'ai pris mon vol, disait-il, dans la région des aigles j il faut que je sois prudent en regagnant la terre ; je ne puis plus être placé que sur un rocher et ce rocher doit être l'institution constitutionnelle qui me garantira le pouvoir tant que je serai parmi les hommes. » L'Ouverture convoqua donc une espèce d'assemblée constituante, sous le nom d'assemblée centrale; composée de neuf membres, M. Marcel,

(l) Nous n'avons pu nous convaincre , par les documents officiels, de la véracité de cette assertion ; si elle a été démentie quelque part par un fils de L'Ouverture, elle nous a été attestée par un honorable vieillard, M. Dat, qui a habité long-temps Saint-Domingue, et qui vivait dans l'intimité de L'Ouverture.

Collet , Gaston Nogéré , Lacourt, Roxas, Mugnoz, Bargella (^), Etienne Viart, tous colons blancs et de Raymond, mulâtre , dont nous connaissons déjà la faiblesse de caractère. L'assemblée se réunit au Portau-Prince, sous ia présidence de Borgella. Le 19 floréal (9 mai), parut la constitution ; elle stipulait «qu'il ne peut jamais exister de servitude dans la colonie, que tous les hommes y naissent, vivent et meurent libres ^i français ; que chacun, quelle que soit sa couleur, est admissible à tous les emplois, qu'il n'existe entre les citoyens d'autre distinction que celle des vertus et des talents, que la religion catholique , apostolique et romaine doit être seule professée et protégée ; que le divorce est prohibé ; que l'agriculture sera particulièrement et essentiellement encouragée ; que le gouverneur prendra les mesures convenables pour augmenter le nombre des bras ; que le commerce est libre (2 ) ; que les rênes de l'administration sont confiées à un gouverneur; que ce gouverneur sera nommé pour cinq ans ; qu'il pourra être continué en raison de sa bonne con-

(1) Ancien maire de Port-au-Prince, père du général du même nom.

(2) On est étonné de voir le vieux L'Ouverture avoir à son époque plus de raison que ses successeurs au gouvernement d'Haïti f qui loin de laisser au commerce tout le développement de son rayonnement, en sont encore à des lois de monopole...

duite ; qu'ea considération des services importants que le général Toussaint-L'Ouverture a rendus à la colonie, il est nommé gouverneur à vie , avec pouvoir de choisir son successeur, etc. » L'Ouverture fit publier cette constitution le 14 messidor (3 juillet) ; le 27 du même mois (16 juillet), il la fît porter à la sanction de la métropole par Vincent, le même qu'il avait envoyé aux Cayes en députation prés de Rigaud et dont le dévoûment à sa personne touchait à l'abnégation , suivant l'expression de l'amiral Truguet. Voici la lettre dont Vincent était porteur pour le premier consul :

« Toussaint- L'Ouverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue au citoyen Bonaparte, premier consul de la République française.

Au Cap-Français, 27 messidor (i 6 juillet).

« Citoyen Consul, le ministre de la marine, dans le compte qu'il vous a rendu de la situation politique de cette colonie, que je m'attachais à lui faire connaître dans les dépêches que je lui adressai par le retour de la covveiieV JE jifant Prodigue, a dû vous soumettre ma proclamation du 16 pluviôse dernier, portant convocation d'une assemblée centrale qui pût, dans un moment où la réunion de la partie espagnole à la partie française venait de s'opérer, ne formant plus de Saint-Domingue qu'un seul et même pays , soumis au même gouvernement , fixer les destinées par des lois sages, calquées sur les lo-

calités et les mœurs des ses habitants. J'ai aujourd'hui la satisfaction de vous annoncer que la dernière main vient (l'être portée à cet ouvrage, et qu'il en résidte une constitution qui promet le bonheur aux habitants de cette colonie Si longtemps infortunée. Je m'empresse de vous Tadresser pour avoir votre approbation et la sanction de mon gouvernement. Pour cet effet, j'envoie près de vous îe citoyen Vincent, directeur général des fortifications à Sainl-Domingue ^ à qui je confie ce dépôt précieux. L'assemblée centrale m'ayant requis en l'absence des lois et vu la nécessité de faire succéder leur régne à celui de Tanarchie, de faire exécuter provisoirement cette constitution comme devant l'acheminer plus vite vers la prospérité future , je me suis rendu à ses désirs, et cette constitution a été accueillie par toutes les classes de citoyens avec des transports de joie qui ne manqueront pas de se reproduire, lorsqu'elle leur sera renvoyée revêtue de la sanction du gouvernement. Salutet profond respect. Toussaint-L'Ouverture. »

L'Ouverture, par cette constitution , autant que par tous ses actes précédents, s'était mis en révolte contre la mère-patrie. Restait à savoir comment le premier consul accueillerait cette espèce de manifeste d'indépendance. On ne peut ici manquer de répéter ce qu'à ce propos, dit le citoyen Hérard-

Dumerle dans son voyage dans le nord d'Haïti (1) : L'Ouverture s'ëlail irop prononcé pour le chef d'un pays qui veut rester dans les lois de la dépendance et trop peu pour l'affranchir d'une domination devenue insupportable. Il n'y avait pas de milieu , il fallait tout oser ou ne rien entreprendre. » Le colonel Vincent, avant son départ, eut beau faire envisager à L'Ouverture les conséquences qui pouvaient résulter de la constitution qu'il avait donnée au pays, eut beau surtout lui démontrer qu'il ne devait l'envoyer à la sanction du gouvernement consulaire que manuscrite et non imprimée, L'Ouverture lui répondit sur le premier point que le gouvernement français n'avait besoin d'envoyer que des commissaires pour parler avec lui ; par commissaires L'Ouverture entendait des ambassadeurs , et sur le second point que les paquets étaient déjà scellés. Force fut à Vincent de s'embarquer.

(1) Ce livre imprimé aux Cayes, devenu rare, est écrit avec les inspirations d'un patriotisme ardent. L'auteur est un nègre dont peu de blancs possèdent la haute et savante intelligence. Cependant ce nègre ne fit jamais d'études classiques. Il est le produit de ses œuvres. Heureux cet homme, si se bornant à développer les grands talents dont la nature l'avait doué, il n'avait pas voulu se mêler aux agitations politiques, j

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