CHAPITRE LXV
Sjtttème administratif de li'Ouverture. — mort de IVIoyse.
Quoi qu'il en soit de la conduite ingrate de L'Ouverture envers la métropole, il jeta un grand éclat sur son nom par la paix et la soumission qu'il fit régner dans les trois parties de l'Ile. Son gouvernement donna une direction aux intérêts généraux et privés. Chacun put diriger ses efforts vers un système praticable. De cette époque aussi date une amélioration dans l'esprit des noirs. Les passions avaient été allumées jusqu'à la fureur. Tout avait été extrême. L'Ouverture s'appliqua à rétablir l'amour de l'ordre qu'avait détruit la révolution. Il ramena les masses au travail. Les inspecteurs qu^il préposa à la direction de l'agriculture exerçaient leurs devoirs avec tant de rigueur que dix nouveaux citoyens prétendus libres, menacés de l'inspection du général Dessalines, faisaient, au dire d'un écrivain, plus de travail, et cultivaient mieux que trente esclaves d'autrefois. Les haines étaient violentes et divisaient toutes les couleurs; il en prépara la fusion. L'équilibre de la balance sociale était rompu, il sut le ré-
tablir, tantôt par la crainte tantôt par la tolérance. L'Ouverture ne travaillait alors pour aucune faction, mais pour la prospérité de la colonie. Il accorda amnistie à tous les émigrés. La puissance dont il s'était revêtu lui garantissait assez leur soumission. D'ailleurs par sa raison, comme par la force matérielle dont il disposait, il pouvait tout comprimer. La main qu'il tendit aux colons prouve qu'il savait au besoin se mettre au-dessus des préjugés de la peau. Aussi fut-il supérieur à tous les noirs et à tous les mulâtres de son temps, dont la seule appellation par la dénomination de leurs traits physiques, put surexciter pendant longtemps ces hommes bons et en faire des frénétiques. Le mulâtre cependant aujourd'hui , commence à accepter et, par là, à annoblir sa qualification. Pourquoi le nègre ne veut il pas encore accepter la sienne ? Acception faite de la valeur intrinsèque d'un homme, ne faut-il pas historiquement faire son portrait, et alors le peintre peut-il donner au front de l'homme une autre couleur que celle qui y régne. Ignorance et erreur des nègres et des mulâtres ! L'homme fait tomber le préjugé quand il le veut : la fierté castillane n'appelait-elle pas gueux les Hollandais si héroïques ; quand cependant sous Charles-Quint les gueux proclamèrent leur émancipation ; les gueux acceptèrent leur titre, surent défendre le sol de leur patrie, et prouvèrent que des gueux qui aiment la liberté
sont autant el plus que des gentilshommes qui aiment le despotisme. Le mot gueux cessa d être une qualification injurieuse. L'histoire même l'a annobli. Pourquoi donc les nègres et les mulâtres ne veulent ils pas pareillement accepter leur dénomination et s'en faire un litre de gloire, comme Otello se faisait gloire d'être maure et comme L'Ouverture se faisait gloire de s'appeler et de s'entendre appeler nègre? Les préjugés, dès lors tomberaient dans les colonies, et les hommes ne seraient plus que des hommes , que la vertu et le mérite seulement différencieraient.
L'Ouverture se sentait, avec raison, grand et puissant. Il avait pour cela assez versé de sang. L'horizon politique s'était élargi devant lui. Sans savoir formuler plus que naguère les caractères alphabétiques, l'habitude du commandement lui avait donné de la dignité dans les manières, de la mesure dans ses actes. Son commerce avec les blancs lui avait donné de la littérature, lui avait appris de l'histoire. Celle des grands hommes de l'antiquité lui était devenue familière. Doué d'une mémoire prodigieuse, il savait quel chemin César prit pour rentrer dans Rome, quels étaient les noms des plus fidèles officiers de ce grand capitaine. Il connaissait Alexandre-le-Grand. Il n'oubliait pas le premier consul. Il n'y a que la liberté pour métamorphoser les hommes. Tel peut être à la charrue, a dit Napoléon, qui mé-
riterait d'être au conseil d'état, et tel au conseil d'état qui devrait être à la charrue. De la haute position qu'il avait su se conquérir, le génie de L'Ouverture, découvrant l'avenir dans une large perspective, planait sur l'esprit de ses concitoyens. 11 s'enloura d'une troupe d'élite, sous le nom de garde d'honneur. Il fit entrer dans ce corps tous les cadets de noblesse qui se trouvaient dans la colonie. Son armée fut organisée en trois divisions : celle du Nord, celle de l'Ouest et du Sud, et celle de l'Est. Cette armée , composée de treize demibrigades, sans compter les milices, montait à 20,600 hommes. La discipline était maintenue à un tel degré de sévérité, qu'elle touchait à la cruauté. Chaque chef donnait des ordres le pistolet au poing. Un homme, dont la puissance morale en était venue à ce point, commandait plus de ménagements qu'on n'en avait su garder en Fiance sur son compte. Les journaux du gouvernement l'avaient plusieurs fois représenté en rébellion ouverte. Le premier consul n'avait jamais voulu condescendre à répondre à ses lettres , dont l'une portait pour suscription intérieure : Le premier des noirs au premier des blancs. Ce silence affectait visiblement L'Ouverture. « Bonaparte a tort, disait-il, de ne pas m'écrire. Il faut qu'il ait écouté mes ennemis, car, sans cela, me refuserait-il des témoignages personnels de satisfaction, à moi, qui ai rendu à la France plus
de services qu'aucun autre général. Les gouvernements anglais et espagnol traitent avec plus d'égards des généraux qui se signalent par des services de premier ordre (1), »
L'Ouverture était arrivé à un point d'exaltation telle, qu'il eût tout sacrifié à la soif de dominer qui le dévorait. Peu eût importé à cette espèce de Pierre- le- Grand de faire abattre la tête de ses fils pour arriver à fonder son empire. Cette ambition effrénée causa la mort du général Moyse, son neveu. Moyse était dévoué à L'Ouverture. Quoique bon et humain, il avait cependant de la haine contre les blancs, que caressait, au contraire, son oncle ; mais il aimait les mulâtres. Dans la guerre civile du Sud, il en avait couvert beaucoup de sa protection. Il avait fait la guerre à Rigaud, non comme au chef d'une caste qu'il fallait faire disparaître ; mais comme au général d'un parti ennemi ; il disait souvent : « Les véritables ennemis de mon oncle , ce ne sont point ceux qu'il pense. Il n'y a pas d'autres ennemis que les colons. -»; Moyse, pour son époque, était plus avancé qu'aucun autre lieutenant de L'Ouverture ; sa façon de voir déplaisait
(1) Révolution de Saint-Domingue par le général Pamphïlede-Lacroix. J'ai à regretter la mort de cet homme de bien qui m'honorait de son amitié et promettait de donner une édition plus complète de ses mémoires sur Saint-Domingue. Il connaissait mieux que personne les événements de ce pays.
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aux fanatiques. L'un d'eux, Christophe, qui venait d'être nommé général de brigade, était surtout outré d'entendre répéter sans cesse que le pouvoir de Toussaini devait être i'héritage du Moyse.
Une insurrection éclata, sur ces entrefaites, dans le nord. L'Ouverture, qu'on accusait de l'avoir fomentée, Féteignit en personne. Les insurgés avaient, dans les divers combats livrés a la Souffrière , à la Riviére-dorée, au Fond-Bleu et au Limbe, proféré le nom du pauvre Moyse. En prolestant contre la tyrannie de L'Ouverture, ils avaient hautement déclaré que son neveu seul entendait les vrais intérêts de la colonie. Il n'en fallut pas davantage à Toussaint pour faire périr ce jeune et superbe noir, lui qui, pour plaire à cet ambitieux, avait couvert d'affront l'agent Roume et sa famille. Moyse, il faut le dire, se reprocha souvent cette barbarie. Traduit devant un conseil de guerre, séant au Port-de- Paix, Moyse se défendit avec une merveilleuse clarté, et, comme on ne pouvait rien préciser contre lui, il fut acquitté. Mais cet acquittement ne convenait pas aux vues politiques de L'Ouverture. Il arrive au Port-de-Paix , fait casser le jugement, convoque un autre conseil de guerre qu'il préside en personne, et Moyse, condamné à mort, est exécuté le même jour... (26 novembre, 3 frimaire.)
Christophe, qui, jusque là, commandait la place du Cap, fut appelé en remplacement de Moyse au
commandement de l'arrondissement, recueillant ainsi un héritage odieusement ensanglanté.