‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 76 sur 97 · CHAPITRE LXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVI

Ki'expëditioit contre ISaint-Doiniiigiie e»t rétiolue. — Rétablissement de l'esclavage dans les colonies françaises.— Attitude de Ij'Onverture.

Le premier consul n'avait pas vu , sans une profonde inquiétude, L'Ouverture consommer, par une organisation constitutionnelle, l'usurpation du pouvoir. — De quoi donc, après tout , avait droit de s'inquiéter l'ancien lieutenant d'artillerie, parvenu, comme L'Ouverture, au faite de la puissance, à l'aide de coups d'état réitérés?.. Cependant, la France, victorieuse de la coalition des rois, signa les proliminaires d'un traité de paix avec TAngleterre. Alors, le premier consul songea à punir L'Ouverture des outrages qu'il n'avait jamais cessé de portera la mére-patrie. — Mais le premier consul eut,entre autres torts, celui de n'avoir pas commencé par envoyer à Toussaint Tordre de venir rendre compte de ses opérations ; — en cas de refus, la force eût décidé en faveur de la métropole , car, à cette époque, aucun homme, noir ou jaune de quelque intelligence, n'eût songé à lutter contre la France

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pour marcher à la réalisation incertaine de l'indépendance de la colonie.

Mais , la politique a des secrets horribles î On dit que le premier consul n'envoya tout d'abord une expédition à Saint-Domingue, que pour désentraver son chemin à l'empire , des vieilles et glorieuses bandes qui gardaient dans leur cœur l'amour des choses républicaines. Ce fut en vain que Vinceni, qui se trouvait alors à Paris, employa toutes les raisons pour faire comprendre au premier consul le danger qu'il y avait d'employer la force dans les conjonctures extrêmes où se trouvait la colonie. « Frondant les préjugés du temps, il eut le courage de dire au premier consul que nos brillants conquérants d'Europe , rendus disponibles par la paix, ne pourraient rien sous le climat des Antilles; que ce climat anéantirait notre armée, lors même que le crédit de Toussaint-L'Ouverture sur les noirs ne pourrait pas arriver au point de la faire détruire par les armes, ce qui ne lui était pas démontré ; il ajouta à ces craintes celles que les Anglais ne contrariassent nos dispositions. Le premier consul lui répondit avec humeur : u Le cabinet de Saint- James a voulu s'opposer à ce que je fisse passer une escadre à Saint-Domingue , je lui ai fait notifier que s'il n'y consentait pas, j'allais envoyer à Toussaint des pouvoirs illimités et le reconnaître indépendant. Il ne m'a plus fait d'obseï»

vaiion(l). » Ce défaut d'observation de la part du gouvernement anglais devait illuminer la clairvoyance du premier consul ; cependant, il n'en fut rien; loin de renoncer à ses projets de guerre, il se détermina à accélérer son expédition. Vincent, qui ne partageait nullement la pensée d'une conquête facile de la colonie, adressa au premier consul un mémoire pour le détourner de la voie où il allait s'engager. Après avoir dépeint les moyens défensifs de la colonie, il ajoutait dans ce mémoire : « A la tête de tant de moyens se trouve l'homme le plus actif et le plus infatigable dont on puisse se faire une idée ; Ton peut rigoureusement dire qu'il est partout, et surtout dans l'endroit où un jugement sain et le danger font croire que sa présence est le plus essentiel; sa grande sobriété, la faculté, à lui seul accordée, de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail du cabinet après de pénibles voyages , de répondre à cent lettres par jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires; plus que tout cela, Tart d'amuser et de tromper tout le monde, poussé jusqu'à la fourberie, en font un homme tellement supérieur à tout ce qui l'entoure, que le respect et la soumission vont pour lui jusqu'au fanatisme dans un très grand nombre de têtes : l'on peut dire qu'aucun homme aujourd'hui

(1) Révolution de Saint-Domingue, par Pamphile de Lacroix.

n'a pris, sur une masse ignorante, le pouvoir infini qu'a pris le général Toussaint sur ses frères de Saint-Domingue : il est le maître absolu do l'ile, et rien ne peut balancer ses volontés, quelles qu'elles soient, quoique quelques hommes distingués, mais en très petit nombre parmi les noirs, en connaissent et en redoutent la trop grande étendue (1). » Ce portrait de L'Ouverture, fidèlement tracé et littéralement vrai, déplut au premier consul : il relégua le colonel Vincent à l'île d'Elbe, où, plus tard, il devait être relégué lui-même! — El il réunit des ministres, des conseillers d'état et des secrétaires au nombre d'environ soixante pour aviser aux moyens de mettre L'Ouverture sous le joug de l'autorité métropolitaine : l'amour de plaire au futur souverain avait déjà remplacé dans les cœurs la passion de la liberté. Les conseillers invoquèrent la force des armes pour rétablir l'esclavage : un grand nombre proposa de décimer les coupables par la terreur. L'évêque de Blois, Grégoire, cet immortel ami de la cause des noirs, n'avait pas encore donné son opinion : « Qu'en pensez-vous, lui dit le premier consul? Je pense, répondit-il, qu'il suffit d'entendre de pareils discours pour être persuadé qu'ils sont tenus par les blancs; si ces messieurs changeaient à l'instant de couleur, ils tiendraient

(1) Archives générales de France.

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un aulre langage(l). » Le rétablissement de IW davagefut néanmoins résolu, dans lecorpslëgislatif^ par deux cent-onze suffrages contre soixante-cinq.

Or, le 30 floréal (20 mai , Bonaparte lança le fameux décret qui replace les colonies dans rétai où elles étaient açant 1789, gui autorise la traite et a-brogetoutes lois contraires, UimvaoTieWQ convention avait aboli l'esclavage, et voilà que Bonaparte, qui, même dans sa puissance, eût dû se souvenir de son origine et de son pays, la Corse, espèce de Guinée où, autrefois, Rome dédaignait même d'aller prendre sesesclaves, voilà que Bonaparte vient brutalement rétablir la servitude! Ce crime flétrira à jamais la mémoire de cet bomme, et la rendra éternellement exécrable àl'humanité. On dit, tant est possible l'histoire d'Ànnibal à Capoue! que la molle et indolente insulaire antilienne, que le premier consul avait appelée à l'honneur de sa couche, ne fut pas étrangère à cette haine qu'il porta contre les Africains et leurs descendants, et que ce fut pour complaire en partie aux fantaisies de la créole blanche qu'il voulut refaire ce que la révolution, belle du progrès, avait si glorieusement détruit. Il voulut donc restaurer la servitude d'une portion de l'humanité, que Dieu n*a pas, cependant, déshéritée ni du courage, ni de la vertu, et qui, peut-être, quand

(1) Caruot, mémoires de l'abbé Grégoire.

les lumières de la civilisation se seront éteintes en Europe, les ravivera dans les forêts de l'Afrique, où les arbres, toujours verts , témoignent l'espérance, tandis qu'ici l'hiver, avec sa déplorable nudité, vient perpétuellement ramener le doute de l'existence. Un fait qui prouve que le premier consul ne fut pas entiéremeni libre dans les inspirations de sa politique coloniale, c'est que, prévoyant TefFet qu elle allait produire dans les iles françaises, il dérogea, par un autre décret, au décret qui attentait aux droits de l'homme, en faveur de Saint- Domingue et de la Guadeloupe ; parce que ces iles sont libres no n'Seulement de droite mais défait; tandis que les autres colonies sont esclai^es de fait, et quil Y aurait danger à faire cesser cet état de choses (1). Ainsi, le premier consul envoyait des enfants de la liberté combattre d'autres enfants de la liberté. Pourquoi , comme on l'a dit, ne s'était-il pas contenté d'une correspondance fraternelle avec L'Ouverture? La renommée , qui captivaii; toutes les imaginations , eût épargné à la France républicaine le deuil de ces beaux et excellents soldats, qui avaient fait les campagnes des Pyramides, du Mont-Thabor, de Marengo : elle eût empêché la décadence du pouvoir de la métropole sur Saint- Domingue, cette puissante colonie, qui peut, à volonté, faire tremb!er Farchipel américain,

1) Bulletin des lois.

L'Ouverture , dés les préliminaires de la paix d'Amiens, n'avait pas manqué d'être instruit, par les agents secrets qu'il avait à Paris, des armements formidables qui s'opéraient dans les chantiers de la France, de la Hollande et de l'Espagne. Son esprit, qui savait tout prévoir, devina que ces armements devaient jeter sur ses bras une armée d'invasion: il conclut un traité avec lord Nugent, gouverneur de la Jamaïque , pour lui fournir des armes et des munitions. I.e danger allait donc assaillir le Spartacus de ma race. Oh ! que n'avait-il su ménager le sang si précieux des mulâtres? Pourquoi n'avait-il pas su le faire couler seulement sur le champ de bataille, — puisqu'il avait voulu la guerre? Pourquoi, par ses affreuses boucheries coiitre les anciens libres, avait-il stérilisé le dévouement au sol natal ? Que de jeunes et d'intrépides mulâtres il eût rencontrés à cette heure suprême pour défendre à coté de lui le sol de la liberté! car à cette époque, les mulâtres professaient contre les blancs plus de haine que les noirs ! Il avait caressé les colons, les colons le perdirent : on n'est jamais trahi que par les siens.

Néanmoins, L'Ouverture, convaincu qu'il ne pouvait sortir vainqueur de la lutte contre la France, voulut au moins sauvegarder son honneur ; l'habitude de la puissance avait agrandi l'ancien l'Sclave ; il était comme un roi, et il était, en effet,

digne de l'être. Il fit publier, le 29 frimaire (20 décembre, une proclamation dans laquelle il disait: « Je suis soldat, je ne crains pas les hommes; je ne crains que Dieu : s'il faut mourir, je mourrai comme un soldat d'honneur qui n'a rien à se reprocher. » Il terminait ainsi sa proclamation : (( Toujours, au chemin de l'honneur, je vous montrerai la route que vous devez suivre. Soldats! vous devez , fidèles observateurs de la subordination et de toutes les vertus militaires , vaincre ou mourir à votre poste. »

Quelques écrivains nationaux reprochent à L'Ouverture de n'avoir pas, en présence des événements , proclamé l'indépendance du pays; cette solennelle mesure eût, à leur avis, sauvé la cause de L'Ouverture : mais c'est pitié qu'un pareil reproche ! Qui donc, pour forcer les cultivateurs à labourer audelà de leurs forces le sein de la terre, avait naguère substitué au fouet du commandeur le bâton à ruban tricolore, si ce n'est Toussaint? Disonsle, la proclamation de l'indépendance de Saint- Domingue par L'Ouverture ne lui eût pas rallié plus de sympathies qu'il n'en avait ; elle n'eût pas empêché les nombreuses défections qui le perdirent. Les idées nouvelles auxquelles le dix-liuitiéme siècle donna naissance ne permettent dorénavant de gouverner les peuples que par le respect des propriétés et des libertés individuelles ; or, L'Ou-

verture avait trop souvent méprisé ces principes: il devait tomber par la force des choses; rien ne pouvait empêcher sa chute ; tous ceux qui seraient tentés d'imiter son système gouvernemental tomberont comme lui : l'histoire est là.

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