‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 77 sur 97 · CHAPITRE LXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVII

IBeRii^aiid et de ses lieutenants. — Expédition française.

Que faisaient à Paris pendant les préparatifs de l'expédition, Rigaud et ses lieutenants qui avaient suivi sa fortune ? On a dit à tort, qu'ils pressaient l'armement; ils n'avaient aucune voix dans les conseils; ils ne faisaient qu'un vœu, c'était de revoir leur sol natal. Rigaud logé rue de Tournon (1), était dans la disgrâce du premier consul qui lui avait reproché de n'avoir pas su vaincre ! Pétion était logé dans le cloître Sainte-Opportune, cherchant d'où venait le vent et s'occupant d'études mathématiques; Augustin Rigaud était prisonnier en Angleterre (2); Joseph Rigaud avait été pendu à

(2) Augustin Rigaud, mulâtre, mourut à Bordeaux de chagrin, vers 1816; il avait été signalé et désigné à la police, comme tentant une évasion.

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Curaçao (4). Rigaud de sa bourse à demi- vide aidait tous ses compatriotes à supporter les douleurs de l'exil 5 haut et fier, malgré le malheur, il croyait à la rémunération de ses* services ; dans sa tête, comme dans ses vues, il ne séparait pas les destinées de la colonie de celles de la métropole. Que mes compatriotes ne blâment pas André Rigaud d'avoir voulu rester Français ; qui alors songeait à l'indépendance de la colonie? Peut-être le vieux Toussaint et le vieux Toussaint seul ! et encore n'osait-il pas la déclarer!... Irrésolu comme l'âne de Buridan, L'Ouverture n'avait rien osé; il avait attendu l'orage sans ce soucier comment il devait s'en garer ; car, inquiet ei soupçonneux, il n'avait pas de confiance dans les mulâtres; et ce furent cependant les mulâtres qui restèrent les plus fidèlement à ses côtés, au moment où la foudre tombait sur sa lête; tant il est vrai que l'oncie ne doit pas abandonner le neveu. L'expédition allait mettre a la voile, elle se composait de 30,000 hommes; elle était sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du premier consul; elle était répartie sur cinquanle-quatre vaisseaux

il) Joseph nigaud était aègre, enfant adoptif de M. Rigaud, (blanc). Il arriva à Curaçao, pensant y rencontrer ses frères; à celle époque le parti Sthatoudérien était puissant; il fut sacrifié en haine des principes de la République française; le nom de Rigaud portait malheur rriêiue aux noirs de s^a famille.

OU frégates, dont le brave amiral Viilaret-Joyeuse avait le commandeiDent, Jamais expédition aussi formidable n'avait traversé l'Atlantique. Decrês était alors ministre de ?a marine et des colonies. Il fît appeler tous les officiers des colonies qui se trouvaient à Paris , on avait besoin de leur popularité pour rendre plus faciles les succès de l'invasion projetée. Ces officiers s'embarquèrent à Rochefort sur la frégate la F^ertu ; les voici par rang de grade: Léveillé,noir, qui avait suivi Ht'dou ville en France, Villaite que Sonthonax avait proscrit et qui était sorti acquitté du procès qu'on lui avait intenté, de Rigaud, que sans motifs légitimas L'Ouverture avait combattu, de Birot, de Borno-Déléart, chefs de brigade, de Pétion, adjudant-commandant, de Maurice Bienvenu, d'Etienne Saubate et de Brébillon, d'Abraham Dupont, de Belley, de Kayer Larivière, chefs d'escadron, de Dupuche, de Brunache, et de Gautras, chefs de bataillon, de Boyer, capitaine et de vingt^neuf autres officiers mulâtres ou nègres, — la femme et les enfants de Rigaud. Chacun avait à bord ses domestiques : Pétion avait son fidèle Aly, un de ses esclaves qu'il avait affranchis, et qui n'entendit jamais se séparer de sa fortune.

Les escadres combinées, après s'être réunies dans le golfe de Gascogne, aux îles Canaries, s'étaient ralliées pour la troisième fois au Cap -Sa-

mana, à la tête de l'île de Saint-Domingue. Une funeste irrésolution perdit L'Ouverture. Malgré la proclamation que nous avons lue plus haut, il n'avait donné à ses lieutenants aucun ordre précis pour résister à l'invasion; il s'était abandonné au désespoir et à l'abattement. Si en ce moment le Centaure avait couru l'île, avait crié aux populations : Les blancs arrivent ! L'esclavage est à vos portes I — Le fanatisme de la liberté eût mangé et dévoré vingt armées comme celle qui se présentait. Mais non, L'Ouverture, occupé à faire dire des messes, à faire bénir des scapulaires, resta à Santo- Domingo où il se trouvait en ce moment. El cet homme, qui n'est historiquement que le renouvellement partiel de Caligula, de Charles IX, de Pierrele-^Grand,deCharles XII, en quelque peu, de François premier, en beaucoup de Charles- Quint, et en beaucoup encore de Croniwel, se trouva tout d'un coup pris de vertige : il ne sut plus quelle direction donner aux événements ; on dit qu'il accourut de Santo-Domingo au Cap-Samana, qu'il contempla la flotte qui s'y ralliait, et qu'il laissa échapper cette exclamation: « Il faut périr, la France entière vient à Saint-Domingue ; on l'a trompée; elle vient pour se venger et asservir les noirs. » Que L'Ouverture ait é(é ou n'ait pas été au Cap-Samana , peu importe à riiisloire; mais ce que l'histoire ne saurait trop lui reprocher, ce fut d'avoir tant osé et de n'avoir su rien entreprendre.

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Le général Leclerc fit détacher de. l'escadre combinée deux frégates, sous les ordres du général Kerverseau, pour prendre possession de Santo- Domingo et le 10 pluviôse (30 janvier) , il continua a cingler vers l'ouest. Il partagea son armée en trois divisions : la première sous les ordres du général Rocliambeau, que nous avons déjà vu gouverner la colonie, devait se porter sur le Fort-Dauphin (1) ; la seconde, sous les ordres du général Boudet devait se porter sur le Port-Républieain, la troisième , sous les ordres du général Hardy, devait se porter sur le Cap. — Le général Hardy ne débarqua au Cap qu'à la lueur sinistre de l'incendie. Christophe avait tenu sa parole : c Si vous avez la force, avait-il écrit au général Leclerc, le 13 pluviôse (2 février) dont vous me menacez, je vous prêterai toute la résistance qui caractérise uu général, et si le sort des armes vous est favorable, vous n'entrerez dans la ville du Cap que lorsqu'elle sera réduite en cendres, et même sur ses cendres je vous combattrai encore. »

(il Nous employons indifféretnineut le mot Fort-Dauphin ou Fort-Liberté , comme nous employons aussi indifféremment celui de Port-Républicain ou celui de Port-au-Prince.

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