‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 78 sur 97 · CHAPITRE LXVIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVIll

De Cliristoplte. — De li'Ouverture^ — tO pluviôse, an III.— 16 pluviôse ait X.

L'incendie dévorait pour la seconde fois la ville du Cap, cette cité superbe, que l'on appelait le Paris des Antilles; le général Leclerc y avait opéré son débarquement, après avoir reçu quelques coups de canons du Fort-Picolet; dans ce moment d'extrême danger, le général Christophe, si hardi quand il s'agissait de tuer et d'assassiner impunément, montra une suprême inhabileté devant les blancs : ce n'est pas sans raison que l'Haïtien qui comprit k mieux la grande guerre, Alexandre Pétion, de glorieuse mémoire! disait, militairement parlant, que Christophe n'était pas capable de diriger un peloton d'infanterie (1). Ce nègre étranger, Anglais enfin, que Saint-Domingue avait, pour son malheur, reçu dans son sein, ne sut organiser, en l'absence de L'Ouverture, aucun élément de défense : il ne vit point d'autre moyen de salut que

(1) Notes du citoyen Décossard, ancien sénateur de la République d'Haïti; homme honorable qui eût dû, pour le bonheur de son pays, toujours rester à la chaire curule.

(1802) 33Zi

Tincendieet la retraite honteuse dans les mornes(l), sans cartouches déchirées.

L'Ouverture, averti cependant par Christophe de la présence de l'escadre, avait précipité sa marche de la partie espagnole sur le Cap ; arrivé aux hauteurs du Grand-Boucan, à l'endroit appelé la Porte-Saint-Jacques, il vit avec douleur le feu qui dévorait cette ville, et que la lâcheté de Christophe avait intempestivement allumé. L'Ouverture se précipita en avant; sur sa route, il rencontra des femmes et des enfants de toutes couleurs éperdus, et fuyant, comme à l'époque de l'insurrection, non pas comme à cette époque, fuyant des mornes à la ville , mais fuyant alors de la ville aux mornes. L'escadre faisait pleuvoir une grêle de boulets sur le Cap. L'Ouverture n'y put entrer, et se dirigea au fort du Bel-Air, dont les canons étaient encloués et qui était évacué. L'Ouverture retournait sur ses

(1) Henry Christophe naquit à la Grenade le 6 octobre 1757 : esclave dans celle petite colonie anglaise , il était sur le rivage quand le comte d'Estaing , s'acheminant aux Etats-Unis, parut devant l'île; un officier français le prit à son service, l'amena dans la campagne comme domestique, et quand le comte d'Eslaing revint à Saint-Domigue, Christophe y débarqua. Il prit part tardivement à la révolution; cependant il voulut en hériter de tous les avantages ; il se fit roi, après avoir trahi L'Ouverture et finit par se brûler la cervelle, après avoir deshonoré l'humanité (8 octobre 1820).

pas, quand, prés de l'hôpital des Pères, il rencontra Christophe qui soi tait de la ville avec un bataillon de la i^^ demi-brigage , avec la deuxième et deux bataillons de la 5^. L'Ouverture le blâma de l'incendie qu'il avait allumé, lui ordonna de rallier ses troupes, et d'aller camper sur le morne du Bayonnet; — ils traversèrent ensemble leHaut-du-Cap : — le premier des noirs franchit l'habitation Bréda, célèbre pour lui avoir donné naissance , et se dirigea sur l'habitation d'Héricourt, suivi de l'adjudant-général Fontaine, noir, ancien aide-de-camp de Beauvais , de deux autres officiers et de son aide-de-camp, du brave Marc-Coupé, mulâtre. L'Ouverture venait de se séparer de Christophe ; il était devant la barrière de l'habiration Vaudreuil, quand Coupé, qui marchait en avant, lui annonça rennemi, qui, débarqué à l'Acul, venait prendre le Cap à revers,— pendant que l'escadre vomissait une pluie de projectiles sur cette ville infortunée. L'Ouverture envoya. Coupé demander un entretien au chef de l'avant-garde française. Coupé n'eut pas le temps d'exécuter Tordre de son chef, que cette avant-garde fit feu sur le petit groupe : une balle perça le cheval de L'Ouverture, une autre emporta le chapeau d'un de ses officiers — ^L'Ouverture, le cœur plein décolère, et surtout de douleur, abandonna la grande route, se jeta dans les savanes, et, a travers les forêts, il entra au jour sur l'habitation

d'Héri court, où il passa trois journées, se berçant du vain espoir de recevoir quelques dépêches du général Leclerc. — Dans ces trois journées perplexes,— dévoré d'angoisses, — L'Ouverture , qui avait de la mémoire, se souvenait qu'à un jour, de sainte mémoire , jour dont aucun nègre ni aucun mulâtre ne doit oublier la date, — le ^6 pluviôse, an m de îa République (4 février 1795), — la Convention nationale avait proclamé la liberté de tous les enfants de rAfrique.-— Et L ouverture demandait à Dieu pourquoi en un pareil jour, — à cet anniversaire religieux, au -16 pluviôse de l'an x de la mêmeRépubliqae (5 février 1 802), — pourquoi Dieu avait-il voulu que les Français, ces fils aînés de la Liberté, fissent coïncider, sous les auspices du premier consul, avec la proclamation décrétée par la Convention de la liberté générale, Tenvahissement de Saint-Domingue, le rétablissement de Tesclavage? — L'Ouverture était accablé sous le poids de ces réflexions : ce nègre, qui s'était, à juste litre , appelé le premier des Nègres^ et qui avait salué le vainqueur de la France et de l'Europe de la superbe qualification de premier des Blancs ^ sut voir, dans les desseins de la Providence, — par la coïncidence fatale des dates, — que le premier consul n'avait pour mission que de détruire l'œuvre si péniblement élaboré de la Révolution , et faire reculer le monde d'un siècle.

L'Ouverluie, alors, recouvra son audace. Il ne craignait pas les hommes , comme il le dit quelque part, il ne craignait que Dieu. Monté sur son superbe cheval, qu'il avait nommé Bel-Argent, pour qni la distance n'existait pas, et qui savait combler les précipices, le 20 pluviôse (9 février), il était aux Gonaïves, d'oii il envoya ordre à Maurepas d'opposer à tout débarquement de blancs la résistance la plus terrible ; et , en cas d'évacuation, d'incendier la ville et de monter dans les mornes, ces riches et fidèles asiles que la nature a semés dans Saint- Domingue pour abriter la liberté. De là se portant à l'Ouest, il entra à Saint-Marc, déjà évacué par la population, et que quelques centaines de nègres et de mulâtres, debout sur les remparts^ entendaient défendre contre tous les blancs de la terre. Il ordonna à Dessalines de faire, au besoin, sauter cette petite ville si belle, que ce dernier aimait tant, et où, d'habitude, il faisait sa résidence. Il se disposait à partir pour le Port-au-Prince et pour les Cayes, quand deux ofFiciers^ arrivant de Santo-Domingo, vinrent lui annoncer, de la part de Paul-L'Onverture , que le général Kerverseau avait sommé ce dernier de livrer cette partie, et qu'il l'avait prié d'attendre les ordres du gouverneur. L'Ouverture fit passer au général, son frère, les mêmes instructions qu'il venait de donner à Vernet , à Maurepas et à Dessalines; mais dans la crainte

que ses dëpêches ne. tombassent aux mains des blancs, il donna anx officiers une seconde dépêche ostensible , qui engageait Paul-L'Ouverture à accueillir par la conciliation le général Kerverseau. — Les Espagnols s'étaient remués en faveur des Français. Ils avaient, à Réal-Soval, intercepté les communications. — Les dépêches tombèrent entre leurs mains. Ils les portèrent à Kerverseau , qui n'eut qu'à envoyer à Paul la lettre où il lui était dit de recevoir les Français comme des frères, pour être invité à entrer dans la place avec ses troupes, Kerverseau entra donc à Santo-Domingo le premier ventôse (20 février). Paul-L'Ouverture prit rang, avec la 10^ demi-brigade coloniale, dans l'armée métropolitaine.

L'Ouverture, après avoir répondu à Paul, se dirigeait au Port-au-Prince, quand un officier, expédié des Gonaïves par Vernet, lui apporta la nouvelle de l'arrivée de Franco de ses enfants.

Page 1