CHAPITRE LXXVII
Marehe de Ij'Ouvertre eontrc Plaisance. — llaii]s;ers qu'il aflfi'onte. — Beavt^ traits de religion*
L'Ouverture, confiant en ses lieutenants, à qui il avait laissé la défense du Fort de la Créte-à-Pierrot, et n'en prévoyant pas la chute si prochaine, — toujours dans la pensée de ramener le général Leclerc dans le Nord , pour dégager l'Artibonîte, et pour donner aux populations le temps de se remuer contre les blancs, — marchait contre Plaisance. Le 14 ventôse (5 mars), il enleva d'assaut le Fort-Bidouret, qui domine Plaisance. Le lendemain, 15 venlôse (6mars}j le général Desfourneaux, qui commandait à Plaisance , marcha , à son tour, contre l'Ouver-
ture pour reprendre les postes deBidouret : le combat fut violent. — L'Ouverture n'avait, cependant, que quelques compagnies à opposer à la masse des iroupes blanches. — L*Ouverture se porta en avant; mais quelle fut sa douleur quand il vit la 9® demibrigade, qu'il pensait encore sous les murs du Portde-Paix à combattre avec Maurepas ! — Jusquelà, il n'avait pas eu de nouvelles de ce général (1). — L'Ouverture s'avança vers ce régiment, qu'il savait, et qui l'est encore , un des plus patriotes corps de troupes de l'île. — « Comment, mes enfants, vous osez combattre contre votre père, votre général et vos frères ?« — Les soldats, à ces paroles, semblaient être décidés à passer dans ses rangs ; — mais un lieutenant des grenadiers du même corps, Placide-Lebrun, nègre, qui parvint depuis aux plus hautes dignités sous la monarchie de Christophe, s'écria : « Soldats ! feu ! C'est un brigand ! » Le cheval de L'Ouverture est tué; un soldat de la 30* demi-brigade s'élance sur lui 5 mais ce soldat est
(1) Maurepas, après avoir incendié le Port-de-Paix(23 pluviôse, 12 février) avait retraité au Calvaire. —Danscette position formidable, il avait mis en complète déroute le général Humbert et avait malheureusement fini par se rendre à l'armée expéditionaire.— -Coup funeste pour L'Ouverture et qui n'épargna pas au brave et humain Maurepas une mort horrible ; il fut crucifié aux vergues d'un vaisseau et son cadavre jeté à l'eau dans la rade du Cap.
tué : les g^uides de L'Ouverture prolégent son salut. Le combat se poursuivit. L'Ouverture , blessé à l'épaule, retraita sur la Marmelade, au milieu du feu des embuscades que le général Desfourneaux avait semées sur la rouie(l). Dans cette retraite, un capitaine des guides de L'Ouverture fut blessé à ses côtés; il ne voulut pas qu'on l'abandonnât ; et, le pistolet d'une main, il le soutint de l'autre * quoique lui-même blessé, jusqu'au moment oùTadjudant-général Fontaine vint le prendre dans ses bras. Presque au même instant, un officier, que le général Dessalines envoyait à L'Ouverture pour lui donner des nouvelles de la Petite- Rivière , reçut en lui remettant la lettre, un coup mortel et expira. L'Ouverture ne voulut pas qu'on abandonnât cet officier^ il le fit porter bors de la présence de l'ennemi, et quand le feu eut cessé, il lui fît donner la s^épulture. Ces deux traits si touchants, que les pauvres d'esprit savent seuls apprécier, et que les grands ne comprennent pas, me rappellent Alexandre Pétioui venant, à une époque postérieure, de combattre, avec Christaphe, Magny et Markajoux, l'insurrection du Dondon; -t-il avait aussi vu tomber à ses côtés, aux environs de la Tannerie, le jeune Quéné, frère du colonel du même nom, — que, pour ne pas laisser ie cadavre de ce brave en la puissance des insurgé»,
(1) Rapport du général Desfourneaux.
il avait pris sur ses épaules et l'avait porté, malgré les embuscades, jusqu'à l'endroit propice à une sépulture. L'Ouverture et Pélion ont honoré leur époque par leur magnanimité ; le germe de cette même magnanimité existe dans le cœur de leurs descendants : puisse le nouveau gouvernement de celte contrée le féconder, et faire disparaître les traces de toutes les violences qui ont divisé Tinfortunée Haïti I