CHAPITRE LXXVm
Contre marelie de li^Ou^erture dans l^Artibo* nite.— Projets de Ii'Ouverture. — Il fait sa soumission et rentre au Cap.
La lettre que le malheureux envoyé dcDesâalines avait remise à L'Ouverture lui annonçait la position critique de la Petite-Rivière. Le premier des noirs, à la nouvelle de la détresse de la garnison de la Crête-à-Pierrot , repoussé de Plaisance, convaincu de la reddition de Maurepas^ et ne voyant plus aucune trouée possible dans le Nord, se porta de nouveau dans TArtibonite, car là, il y avait un danger utile à courir. L'Ouverture arriva à marches forcées à la Petite-Rivière : c'était !e 2 germinal aU soir (23 mars). Cet homme, entreprenant comme César, et qui avait, comme Annibal, les ressources
de la tactique, avait conçu, en accouraiàt au se-, caurs de la Gréte-à-Pierrot, le projet le plus gigantesque, le plus digne de lui, celui de glisser, avec ses meilleurs et ses plus dévoués soldats, à travers les lignes françaises, de pénétrer au quarlier-gené^ rai où se trouvait le général Leclerc, de le faire prisonnier, et de le rembarquer pour la France (^1). Mais L'Ouverture sut ce même soir, par le bruit de la fusillade, que la Crête-à-Pierrot et la redoute Lamartinière avaient été évacuées. L'Ouverture donna ordre aux défenseurs de la Crête-à-Pierrot de venir le joindre aux Cahos. Il s'y rendit lui-même pour se reposer quelque peuau sein de sa famille des longs et durs tourments qu'il venait de traverser. Là, aux Cahos, sur l'habitation Chassériaux, dans ces mêmes montagnes qu'à une certaine époque L'Ouverture avait habitées, et d'où il a^ait promené ses yeux pleins de convoitise sur l'Ouest et sur le Sud, — comme si un pouce de terrain de plus peut rendre Phomme plus heureux; — inquiet, L'Ouverture, voyant le revers de la médaille, n'apercevant nulle issue à la délivrance de sa propre destinée, — n'avait d'autre consolation que madame L'Ouverture , et regrettait le temps qu'il avait donné à Pambition de commander. L'Ouverture manda les Français que ses gens avaient fait
(1) Mémoires de Toussaint-L'Ouverlure.
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prisonniers dans les différentes rencontres, natamment l'adjudant-commandant Sabès et Tofficier de marine Gëmont, qui, envoyés par Boudct au Portau-Prince près d'Age, y avaient élë arrêtés par Lamartiniéreet entraînés dans la retraite. L'Ouverture ordonna, le 7 germinal (28 mars), de ramener Sabès et Gémont à la Grête-à-Pierrot parmi les leurs (ï) : il profita du départ de ces officiers pour écrire au premier consul, lui expliquer la conduite du général Leclerc, et lui demander d'envoyer un autre général à qui il eût pu remettre le commandement de l'île. Cette lettre fut adressée au Port-au- Prince au général Boudet, qui promit de la faire parvenir à destination. Après avoir expédié ces deux officiers, L'Ouverture apprit que la division Hardy, revenant de la Crète-à- Pierrot et se dirigeant au Cap, avait saccagé ses propriétés. Il envoya l'ordre à Christophe, qui se trouvait aux environs de la Grande-Rivière , de barrer le passage à cette division. Lui-même, avec quelques compagnies de cavalerie , se porta à Saint-Michel, à Saint-Raphaël et aux environs du Dondon ; il rallia les milices de ces différents endroits; et, au nfioment où le général Hardy sortait du bourg du Dondon, L'Ouverture tomba sur la queue de la division française, tandi<* que Christoplie l'attaquait
(1) Précis de Gémont.
en lêt( . Le combat fui acharné. Christophe y faillit elre fait prisonnier. L'Ouverture poursuivit le général Hardy jusqu'à l'em branchement des routes du Cap et de la Grande-Rivière. — L'Ouverture revint à Saint-Raphaël, puis à la Marmelade, après avoir donné ordre à Dessalines d'aller occuper le camp Marchand. — Le projet de L'Ouverture était d'inlercepter les communications du Nord avec l'Ouest, en faisant avancer Dessalines contre la Crête-à- Pierrot, en envoyant Vernet contre les Gonaïves, et en se portant en personne contre Plaisance et le Limbe.
Le général Boudet dans ces circonstances renvoya à L'Ouveiture son neveu Chancy, mulâtre, qui avait été envoyé en mission dans le Sud, et qui avait été arrêté au Port-au-Prince. — Boudet assurait à L'Ouverture que le général Leclerc allait faire passer sa lettre au premier consul.— Boudet devint dès-lors le négociateur de la paix entre Leclerc et •L'Ouverture. Mais ce qui hâta le plus rapidement ledénoûment de la guerre, ce fut la trahison de Christophe : à la fin d'avril, Christophe céda aux propositions du général Leclerc, et se rendit à l'armée française avec douze cents hommes, des A'", 2% 5" demi-brigades, livrant les montagnes du Limbe, le Port-Français et la Grande-Rivière avec un immense matériel de guerre. Cet événement porta le coup !e plus funeste à L'Ouverture; et, — c'est
Christophe qui plus tard se prétendra le plus homme dhortneur et le plus fervent patriote de Saint- Domingue! — Et, l'on verra dans ce même pays un gouvernement assez déhonté, poussé par de perfides conseillers, tenter de décerner les honneurs de Tapothéose à ce général, traître envers son bienfaiteur, à ce roi assassin de ses concitoyens I — La trahison de Christophe souleva l'indignation générale (1),L'on ne parla plus que de guerre. — L'Ouverture se préparait à aller dans les montagnes de la Grande- Rivière enlever un dépôt de munitions dont il avait le secret, quand, cédant aux conseils de quelque» fidèles officiers qui jugeaient la résistance inutile et même impossible, il se décida à écrire au général Leclerc pour lui demander une entrevue. (Lettre du 10 floréal^ 30 avril}. Fontaine était porteur de la lettre. Leclerc accueillit cet officier avec distinction, rapporta par une proclamation du H floréal (1«' mai), celle du 7 pluviôse qui mettait L'Ouverture hors la loi; dans la nouvelle proclamation Leclerc promettait l'oubli du passé, le maintien de tous les officiers coloniaux dans leur rang et commandement, et, acceptant la demande que lui faisait L'Ouverture de le laisser vivre dans la retraite ; il terminait par dire à L'Ouverture « qu'il espérait que ce dernier dans ces moments de loisirs,
(I) Mémoires d'Isaac-L'Ouverlure.
lui communiquerait ses lumières pour la prosp«^ritê de Saint-Domingue. » Cette proclamation fut envoyée à L'Ouverture, qui en accepta les termes et qui se mit en route pour le Cap, avec un brillant état-major et avec une compagnie des dragons de sa garde en grande tenue. L'Ouverture entra au Cap le 13 floréal (3 mai) dans l'après midi ; il fut reçu au gouvernement par les généraux Hardy et Debelle. Le général Leclerc dînait en rade. L'artillerie des forts, ainsi que celle des vaisseaux salua l'arrivée de L'Ouverture. Leclerc vint à terre et ne put s'empêcher d'admirer la bonne tenue et Tair martial de l'escorte de L'Ouverture, qui, rangée en bataille, le sabre au poing, la main à la bride des chevaux, attendait fièrement l'issue de la conférence. — Leclerc embrassa L'Ouverture avec de grandes démonstrations de joie; ils se promirent réciproquement Toubli de tous les griefs. L'Ouverture repartit du Cap à onze heures du soir, et alla se coucher sur l'habitation d'Iîéricourt où était campé le général Fressinet, qui, sous La vaux, avait servi à Saint-Domingue, et qui était pour L'Ouverture un véritable ami. Le surlendemain L'Ouverture rentra à la Marmelade. Il y réunit sa garde qui montait à quatre cent cinquante hommes, les autres troupes et les milices; il leur annonça sa soumission au gouvernement français; il les exhorta à la paix, et les engagea à rester fidèles au nouvel ordre des choses.
Ces hommes qui tous l'adoraient fondirent en larmes. L'Ouverture envoya ordre depuis le Dondon jusqu'à Ennery, à tous les commandants de place et à tous les chefs de postes de reconnaître l'autorité française.
Cependant le général Lecîerc craignait la garde qui entourait L'Ouverture. Il écrivit à L'Ouverture de la faire monter à Plaisance, où commandait le général Clausel. Cette garde partit de la Marmelade It 1 9 floréal (9 mai). Clausel qui savait apprécier le mérite mihtaire, la passa en revue et la félicita de son admirable tenue.
Dessalines et Charles-Bélair furent obligés d'imiter le vieux Toussaint; ils firent leur soumission et entrèrent à Saint-Marc le 3 prairial (23 mai), avec les débris des 3% 4% 7® et 8^ demi-brigades. Ils furent maintenus en activité de service. — Charles- Bélair devait être plus tard, à l'aurore à la guerre de l'indépendance, livré aux blancs par Dessalines (1), et ce dernier devait recueillir l'héritage de L'Ouverture, sous le titre d'empereur.
A l'exception des environs de Plaissance, où était
(l) Charles-Bélair était noir, neveu de L'Ouverture; élevé par son oncle dans les camps, il joignait l'instruction à la bravoure. Commandant les quartiers des Verrettes et de la Petite-Rivière, aussitôt qu'il découvrit que le projet des Français était de rétablir l'esclavage , il leva l'étendart de la révolte ; mais appelé par Dessalines, à une entrevue à l'habitation Tussac, Dessalines le fit
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campé le chef de bataillon Silla, noir, qui persista à ne pas vouloir se rendre au général Leclerc, l'île se trouva entièrement soumise à la domination française. Qu'avait à faire alors la métropole? — sanctionner religieusement tous les changements que la révoluiion avait opérés dans la colonie, y porter des améliorations, répandre par flols les lumières de la civilisation, propager les bienfaits de la religion, donner une organisation protectrice aux intérêts généraux, assurer les droits et les devoirs de tous. Cette marche pouvait seule rattacher?! tout jamais St-Domingue à la France. Loin de là, le capitainegénéral Leclerc travailla au rétablissement de l'ancien régime. Un mot ici sur les instructions spci êtes dont Leclerc était porteur: ces instructions que je n'ai pu voir de nouveau, et que la bonté de feu le général Pamphile de Lacroix m*avait communiquées^ portait impiicitemet la restauration de l'esclavage; on devait d'abord caresser L'Ouverture, arrêter et embarquer rapidement Dessalines, Christophe et Raymond (i). Mais pour parvenir à la restauration de l'esclavage , il fallait procéder graduellement.
prisonnier contre toutes les lois de l'honneur (19 fructidor 5 septembre). Charles-Bélair, envoyé au Cap, fut fusillé; sa femme fut pendue à ses côtés !.. .
(1) Raymond venait de mourir au Cap. Dessalines et Christophe échappèrent à leur embarquement par le dévoûment terrible qu'ils mirent au service de la France : ce sont eux qui
Rigaud,a qui on avait promis le commandent d'une coionne mobile, et qui était à Saint-Marc, devait être la première immolation faite au rétablissement de la servitude. Le général Leclerc découvrit je ne sais quoi d'offensif et de criminel dans une lettre qu'il écrivit à Laplume ; cette lettre, que j'ai sous les yeux, ne respiraitcependantque Tamourde laFrance et de la liberté. Rigaud eut ordre néanmoins de se rendre à bord de la la frégate la Cornelie, pour aller faire une inspection d'armes dans le Sud; mais aussitôt qu'il se fut embarqué, on lui déclara qu'il était déporté pour la France ; on eut l'audace même de demander à ce capitaine son épée. Rigaud plutôt que de rendre son arme, plein d'une juste indignation, précipita dans les flots cette épée qui avait tant servi au triomphe des principes de la métropole (-1). On dit que L'Ouverture plaignit le sort de son adversaire, qu'il avait si injustement persécuté, comme s'il avait le pressentiment qu'un même sort l'attendait.
exécutèrent le désarmement de la population coloniale ; ils firent entrer en peu de temps dans les magasins de l'état près cent mille fusils. Ce désarmement, ordonné par Leclerc le 3 juillet (14 messidor), s'opéra d'autant plus facilement qu'il l'était par deux hommes en qui le peuple de Saint-Domingue, encore ignorant, mettait sa confiance, parce qu'ils étaient noirs.
(1) Rigaud à son arrivée en France fut envoyé en détention au fort deJouxen Franche-Comté; Martial-Besse aussi déporté vint l'y rejoindre.
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