‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 90 sur 97 · CHAPITRE LXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIX

£&5»a*e@tatioii et @oiï eBstbar^ueisneMt par les MaEics.

L'Ouverture , depuis sa soumission , vivait dans la reiraite, aux environs d'Ennery sur l'habitation Sancey; ostensiblement adonné aux soins del'agrioultureetà la construction d'une nouvelle demeure, il est naturel cependant de penser qu'il songeait à reprendre le pouvoir, — puisque tout pouvoir déchu tente à se relever; il paraît même qu'il n'attendait que le moment de la grande canicule, qui, à Haïti signale son passage en aoùt> pour ébranler l'insurrection. L'Ouverture savait qu'à cette époque le climat devait combler les hôpitaux de blancs et rendre les survivants incapables de soutenir la campagne. On saisit quelques-unes de ses lettres dont le sens embrouillé laisse à l'accusation quelque matière à interprétation. M. Isaac- L'Ouverture dit que Dessalines prit une grande part à la machination qui se tramait contre son frère. Or, l'arrestation de L'Ouverture fut décidée, et le soin en fut confié au général Brunet, qui commandait aux Gonaïves. L'Ouverture fut prévenu de ce projet d'arrestation par Paul-L'Ouverture qui servait à Plaisance et par

Vernet qui servait aux Gonaïves. Il était indigne à\x Premier des Noirs ào. se retirer dans les doubles montagnes; là, d'organiser une obscure résistance et courir les chances d'une mort encore plus obscure. L'Ouverture ne s'enfuit donc pas ; peut-être aussi la confiance qu'il avait dans le général Lecierc l'empêchait de croire à un guet-à-pents.

Quoi qu'il en soit, on massa à Ennery cinq cents hommes de troupes, qui impunément se livrèrent à la dévastation des habitations, et surtout de celles de L'Ouverture. Ce général se plaignit au commandant-militaire d'Ennery et au général Leclerc des vexations qu'on lui faisait. Leclerc écrivit (1 6 prairial, 5 juin) à L'Ouverture de s'entendre avec le général Brunet pour le déplacement des troupes. — Le 1 8 prairial (7 juin) Brunet écrivit aussi à L'Ouverture en ces termes: « Au quartier-général de l'habitation Georges le ^ 8 prairial an x. Brunet, général de division, au général de division Toussaint-L'Ouverture. Voici le moment, citoyen général, de faire connaître d'une manière incontestable au général Leclerc ceux qui peuvent le tromper sur votre compte; ce sont des calomniateurs, puisque vos sentiments ne tendent qu'à ramener l'ordre dans les quartiers que vous habitez. 11 faut me seconder pour assurer la communication du Gap, qui depuis hier est interceptée, puisque trois personnes ont été égorgées par une cinquantaine de brigands entre Ennery et la

Coupe-à-Pintade. Envoyez vers ces en droir s des gens fidèles que vous paierez bien; je vous tiendraicompte de voire déboursé. Nous avons, mon cher général, des arrangements à prendre ensemble, qu'il est impossible de traiter par lettres, mais qu'une conférence d'nne heure terminerait ; si je n'avais pas été aujourd'hui accablé, je vous aurais porté la réponse de votre lettre. C'est pourquoi je vous prierai de vous rendre à mon habitation ; vous n'y trouverez pas tous les plaisirss que j'aurai désiré y réunir pour vous recevoir ; mais vous trouverez la franchise d'un galant homme, qui ne désire que le bonheur de la colonie et le vôtre. Si Madame Toussaint, que j*ai le plus grand désir de coniiaitre, voulait être du voyage, je serais très-content; si elle a besoin de chevaux, je lui enverrai les miens. Jamais, générai, vous ne trouverez d'ami plus sincère que moi ; de la confiance dans le capitaine-général, de l'amitié pour tout ce qui lui est subordonné, et vous jouirez de la tranquillité. Je vous salue cordialement, Brunet. » L'Ouverture était alors malade ; cependant sans hésitation, accompagné de son fils Placide et de son aide-de-camp César, il partit à huit heures du soir pour l'habitation Georges, qui est située à l'entrée de la ville des Gonaïves. Isaac-L'Ouverlure était à une des habitations de son père pour y surveiller les travaux ; Madame L'Ouverture et ses nièces étaient h une autre habitation; ces deux habitations

sont dans le canton d'Ennery, comme celle d'où L'Ouverture venait de partir. — L'Ouverture descendit de cheval; il excusa sa femme de n'avoir pu venir visiter Brunet, et pria ce général de s'expliquer promptement, car malade, il avait hâte de retourner chez lui. Brunet appela un de ses officiers pour tenir compagnie à L'Ouverture, et sous prétexte de quelque besoin', il sortit. Soudain un aide-de-camp avec une vingtaine de grenadiers, sabre à la main, pistolet au poing, entre dans la salle. — L'Ouverture est environné. — Le Premier des ISoirs se lève et dégaine, prêt à vendre chèrement sa vie; mais l'officier le rassure, et lui dit qu'on n'en voulait pas à ses jours ; alors , malheureusement pour sa gloire, L'Ouverture ne brisa pas le sabre qu'il avait à la main, il le rendit à l'officier. Cet acte de modération eût dû néanmoins commander du respect au général Brunet; —mais ce larron de l'honneur s'était caché dans les bois qui environnent la principale maison de l'habitation Georges, pour laisser à d'autres le soin de consoramer le forfait ! Le Premier des ISoirs, désarmé, fut garotté, comme on dit en France, et amarré, comme on dit à Saint-Domingue î Hélas , mon Dieu 1 pourquoi ces outrages inutiles, que l'homme fait à ses semblables ? Un jour Ogé, pour avoir revendiqué l'égalité des droits fut conduit au supplice, la corde au cou ; — 'pourquoi aujourd'hui , dans la nuit que je

passe avec L'Ouverture , cet homme qui a défendu le pouvoir qu'il aimait, —autant que la liberté de ses concitoyens, — est-il lié comme un criminel vulgaire?.. Je demande encore à Dieu pourquoi il a perpétué à Haïti cet affreux système de lier les hommes, même les plus marquants, pour les mener au supplice ? Le souvenir d'Ogé et de L'Ouverture devrait cependant à jamais faire interdire la corde qui est un supplice plus horrible que la mort elle-même. L'Ouverture fut dans la nuit noire conduit aux Gonaïveset embarqué à bord de la frégate la Créole, Placide et son aide-de-camp , dans la bagarre, s'étaient enfuis dans la direction d'Ennery, pour annoncer aux populations le grand attentat qui venait d'être commis contre le Premier des Noirs, qui après tout, avait conservé la colonie à laFrance, tandis qu'il [pouvait la donner à l'Angleterre.

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