CHAPITRE LXXXI
ArriTëe de li'OuTertiire en France. — Il e^t emprisonne au cliâteau de Joux.
Le Héros mouilla à Brest le 23 messidor (1 2 juillet), après vingt-sept jours de traversée ; un seul des domestiques de L'Ouverture l'avait suivi : c'était un mulâtre du nom de Mars-Plaisir. Le gouvernement semblait embarrassé de la présence de L'Ouverture, contre qui on n'avait à élever aucun chef sérieux d'accusation,— depuis sa soumission au général Leclerc.
L'Ouverture, enfin, se décida, à la prière de sa famille, à écrire au premier coasul :
« A bord du vaisseau le Héros ^ !«' thermidor, an x, (20 juillet 1802.)
a Le général Toussaint-L'Ouverture au général Bonaparte , premier consul de la République française :
^ Citoyen premier consul :
w Je ne vous dissimulerai pas mes fautes; j'en ai fait quelques-unes. Quel homme en est exempt ? je suis tout prêt à les avouer. Après la parole d'honneur du capitaine- général qui représente le gouvernement français, après une proclamation pro-
mulguée à la daie de la colonie, dans laquelle il promettait de jeter le voile de Toubli sur les événements qui ont eu lieu à Saint-Domingue , comme TOUS avez fait le \8 brumaire, je me suis retiré au sein de ma famille. A peine un mois s'est écoulé, que des malveillants, à force d'intrigues , ont su me perdre dans l'esprit du général en chef, en lui inspirant de la méfiance contre moi. J'ai reçu une lettre de lui qui m'ordonnait de me concerter avec le général Brunet : j'ai obéi. Je me rendis, accompagné de deux personnes, aux Gonaïves , où l'on m'arrêta. L'on me conduisit à bord de la frégate la Créole; j'ignore pour quel motif, sans d'autres vêtements que ceux que j'avais sur moi. Le lendemain , ma maison fut en proie au pillage j mon épouse et mes enfants sont arrêtés ; ils n'ont rien, pas même de quoi se vêtir.
» Citoyen premier consul, une mère de famille, à cinquante-trois ans, peut mériter l'indulgence et la bienveillance d'une nation généreuse et libérale; elle n'a aucun compte à rendre; moi seul dois être responsable de ma conduite auprès de mon gouvernement. J'ai une trop haute idée de la grandeur et de la justice du premier magistrat du peuple français pour douter un moment de son impartialité. J'aime à croire que la balance, dans sa main, ne penchera pas plus d'un côté que d'un autre. Je réclame sa générosité.
Salut et respect. Toussaint-L'Ouvertuue. w
Cette lettre, calme et digne, vaut, à mon avis, la lettre fastueuse que l'empereur, découronné à son tour, comme L'Ouverture Tétait alors, écrivit pius tard au peuple britannique, pour lui demander Thospitalité de son sol. Il y a , cependant, dans la lettre de L'Ouverture , plus que dans la lettre de Napoléon, quelque chose qui honore le cœur humain. — L'Ouverlure, en ce moment solennel, est plus préoccupé du sort de sa famille que du sien. Homme de la nature , L'Ouverture songe à sa femme et à ses enfants, au lieu de faire du mélodrame historique.
L'Ouverture, du même bord du Héros , écrivit à l'amiral Décrés, ministre de la marine et des colonies :
(c Citoyen Ministre , » Je fus arrêté avec toute ma famille par Tordre du capitaine-général, qui m'avait cependant donné sa parole d'honneur, et qui m'avait promis la protection du gouvernement français. José réclamer et sa justice et sa bienveillance. Si j'ai commis des fautes, moi seul en dois subir les peines. — Je vous prie, citoyen Ministre , de vous intéresser auprès du premier consul pour ma famille et pour moi.
» Salut et respect.
» Signé Toussaint-L'Ouverture (1).»
(1) Cette lettre el la précédente sont de la main de Placide, mais elles sont sans conteste de la dictée de L'Ouverture.
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Je tiens d'une vieille concitoyenne, morte n a rguère à Paris, pieuse de mœurs et de pensées , — Madame Saubaie, arrivée à l'époque de Fémigralion de Rigaud , — que Décrés, — un jour qu'elle se trouvait au ministère de la marine , — plenra à !a réception d'une lettre de L'Ouverture : c'est, peutêtre à la réception de la lettre que nous venons de transcrire. — Honneur donc à la mémoire de Décrés! C'est toujours une consolation pour une grande adversité de sentir, dans la vallée des douleurs, une larme se mêler à ses larmes.
Ce ne fut que le 25 thermidor (1 3 août) que le préfet maritime de Brest envoya à cinq heures du matin à bord du Héros un officier de gendarmerie et quatre hommes; le Premier des Blancs ne voulait faire à un noir, au dernier des hommes, ^ — suivant les préjugés de ce temps, — que l'honneur d'une escouade î L'Ouverture fut séparé de sa femme et de ses enfants ; on ne lui laissa que son domestique \ il ne devait plus revoir sa famille; lecteur, faites vous même le tableau de ce moment de cruelle et d'éternelle séparation. L'Ouverture, embarqué dans le canot, fit, comme Beauvais prêt à être englouti dans les flots, un dernier signe d'adieu à sa femme, à Isaac et à Saint-Jean, qui restaient à bord du Héros^ et étendit la main de bénédiction sur Placide, qu'une cruelle politique arrachait dans ce même moment des bras de sa mère et portait sur la corvette, la
Naïade, à Belle- île en mer. Le premier consul ne prévoyait pas alors qu'un jour il serait lui-même violemment séparé de sa femme et de son enfant î Dés la veille, Placide-L'Ouverture était prévenu de la transposition de son père; pauvre et généreux fils adoptif , ii avait fait passer de la TSaïade au Héros ce petit monument de tendresse filiale, et qu'on retrouva au chevet du vieux et grand Toussaint.
«Rade de Brest» 24 thermidor.