MON CHER PAPA ET CHERE MAMAN
» Je suis à bord du brick la ISaiade ; j'ignore encore mon sort; peut-être je ne vous verrai jamais : en cela, je n'accuse que mon destin. N'importe où je serai, je vous prie de prendre courage, de penser quelquefois à moi. Je vous donnerai de mes nouvelles, si je ne suis pas mort ; donnez-moi des vôtres, si vous en avez l'occasion. Je suis très bien ; je suis avec des personnes qui ont beaucoup de bonté pour moi, qui m'ont promis de me les continuer. Isaac et Saint-Jean, n'oubliez pas votre frère : je vous aimerai toujours. Bien des choses à tous ; embrassez pour moi mes cousines. Je vous embrasse comme je vous aime.
Votre fils, signé Placide-L'Ouverture. »
C'est donc toi, Placide, enfant qui portas ma peau, c'est toi qui envoyas, comme un dernier sou-
rire de consolation au héros de notre race, le souffle de la bénédiction filiale ! Je te remercie au nom de tous les hommes de couleur.
L'Ouverture et Mars-Plaisir débarquèrent à Landerneau , où un adjudant-commandant, deux compagnies de cavalerie et deux voitures les attendaient. Il fut obligé de partir immédiatement , lui dans une voiture, Mars dans l'autre, — ^^et fut dirigé à Paris, bien gardé et fortement escorté par lagen-. darmerie. A Guingamp, des officiers du 82® de ligne, qui avaient servi sous ses ordres, prièrent le commandant du détachement de faire arrêter la voiture etde leur permettre d'embrasser leur ancien général. Ge fut là l'unique et dernière joie que L'Ouverture trouva sur la terre de France. Il arriva à Paris dans la nuit du 29 thermidor (17 août); il fut renfermé dans le château du Temple , où une autre grande infortune passa aussi, en y laissant un douloureux souvenir ; dans ce même château, peut-être aujourd'hui l'ombre de Louis XVI et celle de L'Ouververture se promenant ensemble demandent à leur époque la justification des torts que leurs conseillers leur firent commettre.
L'Ouverture, que Bonaparte ne daigna pas voir, fut bieniôt dirigé au château de Jeux , sous les neiges du Jura ; là, se trouvaient Rigaud et Martial- Besse; malgré des désirs mutuels, Rigaud et L'Ouverture ne purent parvenir à se parler, tant était
sévère la consigne du château. Ainsi, ce que !a gloire n'avait pu faire, le malheur réussissait à le fah^e ; L'Ouverture et Rigauii étaient réunis (1). Madame L'Ouvermre et ses enfants furent transportés* à Bayonne, où le général Ducos eut les plus grands égards pour eux.