‹ Vie de VoltaireChapitre 10 sur 85 · I. Discours sur Vhomme · texte numérisé non relu

I. Discours sur Vhomme

SÉJOUR EN ANGLETERRE 3l

fut son ami; il y %tel conte fantastique * qui ne figurerait pas dans ses œuvres, s'il n'avait eu sous les yeux Texempie de Swift promenant ses lecteurs et Gulliver dans le pays de Liiliput.

Mais c^est dans le domaine philosophique et religieux que Voltaire trouva le plus d'idées à prendre. La philosophie anglaise a toujours montré de la prédilection pour la méthode expérimentale ; elle a toujours mieux aimé marcher pas à pas et terre à terre que s'envoler au milieu des nuages de la métaphysique; elle s'est attachée surtout aux faits, elle s'est appliquée à faire l'analyse de Tesprit humain et l'histoire de nos idées. Ce caractère empirique est ce qui domine dans la philosophie de Locke ; il est, sur bien des points, l'adversaire de Descartes, et, tandis que le philosophe français transforme presque l'homme en pur esprit, Locke, tout au contraire, n'hésite pas à émettre des doutes sur la spiritualité de Tâme. Ces doctrines qui , en France , eussent été alors excommuniées, arrêtées dans leur circulation par l'Eglise et la censure, rencontraient beaucoup d'adhérents en Angleterre et étaient soutenues publiquement. Des systèmes plus éloignés des opinions reçues ne craignaient pas davantage de se montrer au grand jour, et la même hardiesse à choquer les traditions se remarquait en matière religieuse. L'Angleterre n'était pas alors, en effet, comme on l'a vue depuis, la citadelle de l'orthodoxie, un toyer actif de vie religieuse et chrétienne ; elle fut, au contraire, l'école de la libre pensée. Ses écrivains furent les premiers à prêcher la religion naturelle, à combattre le dogme au nom de la raison. L'incrédulité, née du conflit terrible des opinions catholiques, anglicanes et puritaines, comptait des partisans aussi brillants qu'audacieux ; elle employait comme armes Téru-

j . Micromégas,

dition aussi bien que Tironie et elle avai(,fait, dans la haute société, des recrues nombreuses. Voltaire n'avait plus à devenir incrédule, il Tétait déjà; mais il avait à s'ériger en missionnaire de la libre pensée, à s'armer de toutes pièces contre la religion catholique; c'est dans les écrits de Shaftesbury, de Bolingbroke, qu'il s'approvisionna d'arguments et de railleries ; c'est d'Angleterre qu'il revint prêt à devenir Tapôtre du déisme.

Voltaire, dans les trois années qu'il passe à Londres, développe son génie dans tous les sens. Cet homme, qui pouvait dire de lui-même :

Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme,

se sent attiré par les sciences comme par les lettres. Son intelligence ouverte s'assimile avec rapidité les théories nouvelles. Il en était une surtout qui ne pouvait manquer de le saisir par sa grandeur : c'était celle qui, par une loi unique, expliquait le mouvement des astres, la chute des corps, le cours des fleuves, le mystère des marées, je veux dire la théorie de la gravitation universelle. Voltaire, pendant son séjour à Londres, en 1727, put assister aux funérailles de Newton ; il vit le convoi conduit par des ministres d'Etat, le cercueil suivi par une foule respectueuse, le corps du grand homme déposé dans l'abbaye réservée aux sépultures royales. Tout plein alors de Newton, il étudiait ses découvertes, il jetait dans la Henriade une explication du système du monde et bientôt, dans une épître célèbre (à Uranie), il allait lancer ces vers retentissants :

Confidents du Très-Haut, substances éternelles Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône au votre maître est assis parmi vous. Parlez, du grand Newton n'étiez-vous pas jaloux?

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