‹ Vie de VoltaireChapitre 9 sur 85 · SÉJOUR EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

SÉJOUR EN ANGLETERRE

tenue par la liberté de tout dire et de tout écrire qu'avait conquise la dernière révolution ; ils faisaient preuve d'une hardiesse de discussion qui ne reculait devant rien et s'attaquait à tous les sujets. S'adressant, non plus à un cercle étroit de lecteurs, mais à un public avide des aliments que lui fournissait la presse périodique, ils avaient su se conquérir à la fois une puissance et une considération qui étaient alors choses toutes nouvelles. Addison, un critique, était devenu ministre. Prior, un poète, avait été envoyé comme ambassadeur en France. Bolingbroke, que Voltaire avait connu sur le continent, s'était à la fois distingué comme chef d'un parti politique et comme écrivain. Swift, l'amer et vigoureux pamphlétaire, avait, armé de sa plume, intimidé et plus d'une fois ébranlé les hommes qui étaient au pouvoir. Voilà ce qui séduisait Voltaire. C'est cet ascendant de l'esprit, cette indépendance d'opinions, ce droit de tout dire qu'il eût voulu naturaliser en France. Mais ce n'était pas tout. Les Anglais, qui avaient oublié, dénigré même à plaisir leur vieux Shakespeare, revenaient peu à peu de ces préventions; ils se reprenaient à l'admirer et à le vanter. Comme Voltaire a fait des trag;édies, il lit Shakespeare; comme il a fait un poème épique, il lit Milton. Sans doute le goût classique, dont il est imbu, ferme ses yeux à leurs beautés les plus éclatantes. Mais il ne peut s'empêcher de reconnaître de la grandeur dans ces barbares, et c'est déjà un progrès, quand on songe que au siècle précédent la littérature anglaise était, en France, non pas même dédaignée, mais profondément ignorée. Les contemporains, comme les vieux auteurs de l'Angleterre, fournissent des aliments à son génie, et il y a tel poème philosophique * de Voltaire qui n'existerait pas, s'il n'avait connu les ouvrages de Pope, qui

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