LES SALONS
de celles qui engagent les plus graves intérêts de l'humanité. La conversation, qui semble un jeu, une fête que se donnent tous ces hommes, est en même temps pour eux une chasse aux idées. C'est là quUls disent ce qu'ils n'osent ou ne peuvent pas écrire ; c'est là que des théories, destinées à troubler le monde, essaient leurs jeunes ailes avant de s'envoler dans Tespace. Les salons ne sont donc pas seulement des écoles du bien dire; ils sont aussi pour les écrivains un milieu excitant, électrique, où ils pensent pour le plaisir de penser, oti ils se laissent aller à tirer de leur esprit tout ce qu'il contient et à faire en eux-mêmes des découvertes.
Voltaire est au premier rang parmi les charmeurs de l'élégante société. Mais il n'oublie pas pour ces privilégiés le reste du public : il édite ouvrages sur ouvrages avec une verve intarissable ; il semble avoir hâte de se décharger de son trop-plein. Il reparaît au théâtre avec Brutus^ dont le succès se perd bientôt dans l'éclatant triomphe de Zaïre, De la poésie dramatique il passe à l'histoire et publie sa vie de Charles XIL Puis c'est le pays d'où il vient qu'il veut révéler à la France et il compose ses Lettres sur l'Angle^ terre. Le voilà ensuite qui se fait critique et qui, dans son Temple du goût^ prétend assigner leur place respective aux écrivains passés et présents. Toutes ces œuvres portent au comble la gloire de Voltaire ; mais chacune est pour lui une source d'avanies et de périls ; chacune le met à deux doigts de l'exil ou de la prison. Exil ou prison, c'est entre ces deux écueils que tout homme de lettres doit passer au XVIII* siècle I
On pourrait prendre un à un tous les ouvrages de Voltaire. Il n'en est peut-être pas un qui ne lui air suscité quelque embarras; et il ne s'agît point ici des critiques malveillantes, des querelles littéraires; je veux seulement parler des démêlés de l'auteur avec l'Eglise et l'Etat. La Henriade a beau
prendre pour héros le chef de la dynastie des Bourbons; elle n'échappe pas aux persécutions. Elle est, disent les théologiens, doublemept hérétique ; elle est à la fois janséniste et semi-pélagienne. Puis elle condamne la Saint-Barthélémy ; elle ose célébrer Coligny et la reine Elisabeth, des huguenots. Elle est donc criminelle et la cour de Rome fait des démarches pour en arrêter le débit. Elle doit s'imprimer en secret, se vendre en secret, passer en secret d'Angleterre en France, et c'est en servant d'emballage qu'elle évite la douane littéraire qui voudrait l'arrêter. Quoi d'étonnant? dira-t-on. — C'est un poème hostile au catholicisme et Louis XV s'appelle le roi Très-Chrétien. — Mais l'histoire de Charles XII! on ne peut guère lui reprocher d'être entachée d'hérésie. Il est vrai; seulement l'auteur y a mal parlé d'Auguste , électeur de Saxe et roi de Pologne. Toutes les majestés royales sont solidaires et Ton refuse à l'auteur un privilège, on saisit les exemplaires de son ouvrage. ZcCire paraît et presque aussitôt on accuse le poète d'avoir fait une monstrueuse tragédie capable de ruiner la religion ; il a peint des Musulnians vertueux ; donc c'est un ennemi du christianisme. Le Temple du goût n'a pas choqué les dévots, mais il a déplu à certaines vanités qui ne s'y trouvent pas suffisamment bien traitées : l'auteur apprend à ses dépens ce qu'il en coûte de dire son avis, même en matière littéraire; il est menacé d'une lettre de cachet.
Si tel était le déchaînement contre les œuvres les plus innocentes, on peut se figurer sans peine le bruit et les colères qu'excitaient des œuvres où l'auteur osait dévoiler un coin de sa pensée peu favorable à l'Eglise. Quand Valtaire publie ses Lettres sur V Angleterre, il prend toutes les précautions possibles ; il va trouver le cardinal Fleury, il lui lit les passages les plus plaisants, il croit le désarmer en le faisant rire. Mais tout est inutile. L'auteur vulgarise les théo-
LIVRES CENSURÉS ET BRÛLES Sj
ries de Locke qui ne sont pas assez spiritualistes. Premier crime ! car, ainsi que le dit Voltaire, nos seigneurs les théologiens « sont si sûrs de la spiritualité de l'âme, qu ils « feraient brûler, s'ils pouvaient, le corps de ceux qui en € doutent ». Voltaire, ailleurs, vante l'inoculation comme préservatif de la petite vérole. La Faculté de théologie proteste*: on ne s'attendait guère à voir la Faculté de théologie en cette affaire. Qui se fût douté que l'inoculation pût mériter les foudres de l'Eglise ? Il répand les découvertes de Newton ! autre crime impardonnable I car il est en avance sur la science officielle qui ne s'est pas encore résignée à cette vérité. Aussi Touvrage est-il déclaré a scandaleux, contraire à la religion, aux bonnes mœurs et au respect dû aux puissances. » Il est lacéré, brûlé solennellement. Quant à Voltaire, il risque fort de renouveler connaissance avec la Bastille et il vit dans des transes perpétuelles, poursuivi, ca-^ ché, toujours un pied levé, prêt à chercher un asile à l'étranger. Pour surcroît de malheur, une malencontreuse Epttre à Uranie^ o\x il a fait hautement profession de déisme, court le monde manuscrite, et le secrétaire d'un chancelier s'écrie à ce propos : « Il faut enfermer Voltaire « dans un endroit oti il n'ait jamais ni plume, ni encre, ni « papier : par le tour de son esprit, cet homme est capable de « perdre un Etat. »
Voltaire n'a pas, du reste, le privilège de ces persécutions. Il faut alors se taire ou bien dire que tout est pour le mieux dans le meilleur des Etats possibles. Sinon, l'on est coupable et, partant, voué aux violences capricieusesd'un despotisme intermittent. Il n'est pas un livre considérable qui se dérobe aux arrêts de la Sorbonne ou de la censure officielle. On supprime l'ouvrage en le brûlant, on supprime l'écrivain en l'emprisonnant ou en le forçant à s'enfuir. De tous côtés des pièges attendent l'imprudent qui a
l'audace de penser et de parler. L'abbé de Saint-Pierre déclare en pleine Académie que Louis XIV n'a peut-être pas été un monarque parfait : on Ten expulse comme un criminel. Un autre académicien (La Bletterie) écrit que Julien rÀpostat, jugé au point de vue du monde, a en des vertus et des talents : il est chassé non moins honteusement. Imbert. dans ses Lettres sur VEspagne^ a reproché à un roi de ce pays d'être trop grand chasseur : à la Bastille le téméraire ? car Louis XV est grand ami de la chasse : le reproche a pu Teffleurer. Fréret, un de ces érudits qui déchififraient patiemment rénigme du passé, a trouvé dans de savantes recherches sur l'histoire de France que les premiers rois francs ont reçu des empereurs romains le titre de patrice : à la Bastille lui aussi ! Car il est humiliant pour le roi de France qu'un de ses prédécesseurs ait pu paraître l'inférieur d'un souverain étranger.
Ce n'est pas chose facile alors d'écrire l'histoire. Un continuateur du vieux de Thou (Lenglet du Fresnoy) s'est permis de blâmer un acte du gouvernement : le livre est supprimé, brûlé, suivant l'usage ; quant à l'auteur, on le laisse, durant huit ans, dans un cachot de huit pieds carrés. Le talent et la réputation ne sont point des sauvegardes contre ces violences. Quand Diderot écrit sa Le^fre5«r les aveugles, où il n'est pas d'accord avec la philosophie courante et l'orthodoxie catholique, on l'enferme au donjon de Vincennes. Parcourons le siècle d'un bout à l'autre, suivons l'ancienne monarchie jusqu'à la mort de Voltaire, jusqu'à la veille de sa ruine; ce sont toujours les mêmes procédés expéditifs. Une ordonnance royale de Tannée lySj ira jusqu'à condamner à mort tout auteur d'écrit tendant à émouvoir les esprits, et, si les mœurs répugnent à l'application de cette loi de sang, il se trouve pourtant des magistrats pour regretter qu'on ne brûle que les livres.