‹ Vie de VoltaireChapitre 14 sur 85 · RIGUEURS CONTRE LES ÉCRIVAINS · texte numérisé non relu

RIGUEURS CONTRE LES ÉCRIVAINS

C'est au nom du respect dû aux puissances qu'on commet tous ces actes et bien d'autres pires encore : un jour paraît dans Parit une satire anonyme qui blesse quelques personnes de in cottr ; sans connaître Fauteur, on sait qu'il est l'ami de Marmontel; on arrête celui-ci, on le presse de questions et, comme il se refuse à devenir délateur, on l'embastille. Le même Marmontel, dans son conte de Bélisaire, se permet de donner des conseils aux rois et de prêcher la tolérance. La Sorbonne y relève trente-sept propositions condamnables et celle-ci entre autres : On n'éclaire pas les esprits avec des bûchers. Un prince, celui qui sera plus tard Charles X, dit de Tauteur qu'il faudrait fustiger ce cuistre, et celui qui devait, dans la suite, s'appeler Louis XVI s'écrie que, s'il était roi, il le ferait pendre. Lorsque, au 14 juillet 1789, le peuple prit et démolit cette Bastille détestée, où tant d'hommes de cœur et de talent avaient été enfermés, on en vit sortir un vieillard tout courbé, tout cassé, une ombre d'homme dont les yeux ne pouvaient plus supporter l'éclat du grand jour : il s'appelait Leprévost de Beaumontet languissait là depuis vingt et un ans pour avoir dénoncé à l'indignation publique le pacte de famine, c'est-à-dire les honteux, trafics de Louis le Bien-Aimé,*atFamant ses sujets pour gagner quelques milliers d'écus. Tel était alors le prix de la franchise ; tel était le sort qui menaçait tout homme de lettres. Qui, en effet, pouvait être sûr de ne jamais offenser un despotisme à mille têtes ? Qui pouvait se promettre de ne jamais déplaire à un duc, à un évêque, à une favorite? Or il n'en fallait pas davantage. Une lettre de cachet était lancée et l'on disparaissait sans bruit, sans jugement, pour des mois, des années ou pour réternité.

Déjà, dès la fin du règne de Louis XIV, Labruyère sentait peser sur la pensée cet arbjtrairg qui Tétouffait; il remar-

SORTIE SES PRISONNIERS DE t.A 1

14 juillet 1789.

LES GENS DE LETTRES ET l'ÉGLISE 4I

quait avec mélancolie* qu'à un homme, né Français, les grands sujets étaient interdits. C'est là une plainte qui revient souvent sous la plume des écrivains du xviii« siècle, et, en jeffet, défense formelle est faite de s'occuper de toute matière touchant à l'administration, au gouvernement, à la politique, à la religion. Aussi, en 1770, Duclos, le moraliste, pouvait-il dire à ses amis : « Messieurs, parlons de a réléphant. C'est la seule bête un peu considérable dont <c on puisse parler sans danger. »

On s'étonne parfois de la fureur de démolition qui emportait les hommes du xviii® siècle contre les bases mêmes de la société où ils vivaient. Il me semble qu'après cela elle s'explique d'elle-même. On comprend comment Voltaire et tous les penseurs du temps furent les ennemis d'un régime qui autorisait de pareilles choses. On comprend surtout comment leur haine se tourna d'abord et avant tout sur l'instigatrice de ces persécutions, je veux dire sur l'Eglise; c'est elle, en effet, qui, sans cesse aux aguets, dénonçait à l'Etat toute opinion nouvelle, le provoquait à sévir, empêchait de toutes ses forces l'émancipation de la pensée. Voilà ce qu'il ne faut jamais oublier, quand on étudie le xvui« siècle et qu'on veut, comme le doit l'historien, éclairer les faits en les rattachant à leurs causes. Il ne suffit pas de savoir qu'il fut un siècle révolutionnaire : il faut savoir aussi pourquoi il le fut^

Cette alliance du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel contre tout essai de discussion, contre toute velléité d'indépendance, explique encore un des caractères les plus frappants de la littérature d'alors. L'abbé Galiani, un. spirituel Napolitain qui passa une bonne partie de sa vie à Paris, définissait alors l'éloquence, « l'art de tout dire sans aller à la Bastille ». Il s'en faut, en effet, de beaucoup que la perspective de la prison ou la prison même ferme la bouche

à ceux qui ont quelque chose à dire. "L'abbé Morellet, mis à la Bastille, comme tant d'autres, pour intempérance de plume, y commence son traité sur la liberté de la presse. Mirabeau, plus tard, enfermé au donjon de Vincennes, y écrit contre les lettres de cachet qui l'y ont jeté.

Toutefois, comme la plupart des écrivains n'^ont ni la vocation du martyre ni la patience de se taire, ils recourent pour exprimer leurs idées à toute espèce de stratagèmes et de supercheries. Ils procèdent par allusions, par allégories ; ils mettent la critique des abus existants dans la bouche de Persans, de Juifs, de Chinois; ils prêtent aux personnages de leurs tragédies ou de leurs romans les maximes hardies qu'on ne leur eût pas permises à eux-mêmes. Cette précaution n'était pas toujours suffisante. Alors ils font imprimer leurs ouvrages à l'étranger, ou bien, quand Tédition s'est faite en secret à Paris, ils la datent néanmoins d'Amsterdam, de Genève, de Cologne. Une quantité d'ouvrages paraissent sans nom d'auteur ou sous un faux nom. Voltaire, à chaque instant, renie ses enfants les plus authentiques : il les attribue libéralement à quelque mort célèbre ou, au besoin même, à quelque vivant obscur; il a en sa vie employé plus de cent cinquante pseudonymes ; il a mis à contribution et ses amis et ses adversaires. Avec cela il jette les hauts cris, quand on prétend reconnaître sa touche dans quelque écrit dangereux ; il proteste de son innocence, il se plaint à tout venant qu'on le calomnie. Personne n'est dupe; mais on n'a point de preuves, et il échappe. C'est là une tactique qui lui est familière et dont il rit avec ses amis. Il écrit, par exemple, à d'Alembert : a Dès qu'il y aura le € moindre danger (il s'agit du Dictionnaire philosophique), (£ je vous demande en grâce de m'avertir, afin que je désat voue l'ouvrage dans les papiers publics avec ma candeur « et mon innocence ordinaires. t>

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