‹ Vie de VoltaireChapitre 15 sur 85 · LA TRAGÉDIE DE MAHOMET · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE DE MAHOMET

Dans cette guerre de tous les instants avec un pouvoir ombrageux, toutes les ruses lui paraissent bonnes. Quand il fait jouer sa tragédie de Mahomet, ceux qui savent lire entre les lignes découvrent dans cette peinture peu flattée d*un fondateur de religion un dessein csCché ; ils font remarquer que le nom de Mahomet a précisément le même nombre de syllabes que celui de Jésus-Christ et que, dans les vers du poète, on pourrait aisément remplacer Tun par Pautre. Voltaire cherche un moyen de détourner l'orage. Il écrit alors à Pun de ses amis : « Je la dédierai au pape qui me fera évêque in partibus infidelium^ attendu que c'est là mon véritable diocèse. » — Et ce n'est pas là une boutade en l'air. Il s'adresse au pape Benoît XIV qui se définissait lui-même un bonhomme; il lui dédie la pièce incriminée; il compose deux vers latins en son honneur ; il obtient de lui une réponse amicale et deux médailles bénites qui lui permettent de s'intituler « sujet très chrétien du roi très chrétien ». Le tour est joué, le voilà pour le moment à couvert. Voltaire a toujours bien soin de ménager les princes de PEglise, il flatte les cardinaux aussi bien que les autres puissances du monde. Le roi, les ministres, même le cardinal Dubois, reçoivent de lui les adulations les [plus fortes. Les favorites, qui se succèdent dans les bonnes grâces de Louis XV et la direction des affaires, trouvent en lui un courtisan plein de souplesse. Il est des premiers à saluer lavénement de celle que Frédéric II nommera Cotillon III, Madame de Pompadour. Il lui dédiera plus tard sa tragédie de Tancrède. La sécurité ne lui semble pas achetée trop cher au prix d'un madrigal.

A ceux qui lui reprochent son humeur courtisanesque, il répond en plaisantant : « Quand on n'a pas cent cin- « quante mille hoipmes, il faut bien plier devant ceux qui « sont les plus forts. »

Peu nombreux sont ceux qui peuvent lui faire la leçon à cet égard; car tous ses contemporains usent de ressources du même genre; témoin Montesquieu, un des plus fiers pourtant parmi les grands hommes du xvni* siècle; c'est par contrebande qu'il entre à TAcadémie. Les Lettres persanes lui en ouvraient et fermaient à la fois les portes. Elles étaient trop spirituelles pour qu'on le laissât dehors, trop hardies pour qu'on Tadmît dans le sanctuaire. N'y avait-il pas dit, entre autres choses, que le pape n'était qu'une vieille idole encensée par habitude; que la religion catholique n'avait pas plus de cinq siècles à vivre en Europe? Le cardinal de Fleury avait déclaré que jamais l'élection d'un homme ayant proféré de pareilles hérésies n'aurait l'approbation royale. Que fait Montesquieu? Il fait imprimer une édition spéciale de son livre où il adoucit ou retranche tout ce qui pourrait blesser le cardinal-ministre. 11 la lui porte lui-même, prétend qu'il a été calomnié, prie le cardinal de vérifier luimême et il entre à l'Académie. Il n'est guère d'écrivain qui n'ait alors sur la cçnscience quelque tromperie semblable. Quand Diderot était cité par devant le lieutenant de police pour rendre compte de quelque page trop hardie qui lui était échappée, son excuse habituelle était qu'on lui avait volé son manuscrit. On l'acceptait pour ce qu'elle valait; on se contentait de ce désaveu sans en croire Un mot, comme le prouve cette réplique que lui fît un jour le magistrat en question : « A l'avenir, je vous défends d'être volé! »

Il y avait ainsi des accommodements avec la loi. Ceux qui étaient chargés de l'appliquer laissaient souvent échapper ceux qui la violaient à travers les mailles du filet. Malesherbes, qui fut longtemps directeur de la librairie, se distingua surtout par sa facilité% Un jour, il fait venir Diderot ; il lui annonce que, par. son ordre, une perquisition va s'opérer à son domicile^ que ses papiers vont être saisis, qu'il n'a que

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le temps de les dérober aux recherches. Diderot, pris à Fimproviste, avoue qu'il ne sait où les cacher : < Envoyez-les chez moi, » reprend Malesherbes. Ainsi fut fait, et les papiers suspects furent introuvables. Il est donc vrai que, parfois, les mesures prises contre les écrivains dégénéraient en véritable comédie. Mais il ne fallait pas se fier à ces capricieux accès d'indulgence, et c'est pourquoi, le plus souvent, ils aimaient mieux déguiser leur pensée ou leur nom pour conjurer les sévérités toujours suspendues sur leur tête.

Certes, on peut rêver pour les gens de lettres un rôle plus grand, plus honorable ; mais, s'ils ont coutume alors de prendre un masqtie, à qui la faute, sinon au pouvoir inquiet et jaloux qui les force à choisir entre la prison et le mensonge? Du reste, ce que leur caractère perd en noblesse et en franchise dans cette lutte inégale avec le gouvernement, leur vie le gagne en indépendance et en dignité. Arrière les largesses royales ou princières payées en flatteries ! Arrière les protections mendiées et la servilité de la littérature officielle! Les écrivains font l'apprentissage de la liberté; ils commencent à se suffire; ils essaient de vivre de leur travail. Au début du siècle, on les traite encore en pauvres honteux.. Au temps où l'abbé de Bernis préludait par des vers galants à ses futures fonctions de cardinal et de ministre, il lui arrivait de s'attarder dans quelque maison où il était invité; on lui mettait alors dans la main un écu de trois livres qu'il prenait fort volontiers : c'était de quoi payer son fiacre. Madame de Tencin réunissait dans son salon bon nombre d'auteurs qu'elle appelait « ses bêtes » ; et tous les ans, pour étrennes,elle donnait à chacun de ses familiers deux aunes de velours pour se faire une culotte.

Mais c'étaient là de vieilles habitudes qui disparaissaient peu à peu. On offrait une pension à Montesquieu. « N'ayant pas fait de bassesses, répondàit-il, je n'éprouve pas le besoin

d'être consolé par des grâces. » Voltaire fait plus encore ; loin d'être pensionné par les grands seigneurs, il leur prête de Targent qu'ils daignent accepter et ne pas rendre. Calcul très politique; il les tient par une chaîne dorée, il devient bien plus que leur ami : leur créancier. On est parfois étonné, en parcourant sa vie, de Phabileté que le poète montra en qualité d'homme d'affaires ; on est même fâché de le voir fi- .gurer en compagnie de traitants peu scrupuleux, se métamorphoser comme eux en fournisseur de l'Etat, et grossir sa fortune avec autant d'ardeur que sa renommée. On lui a reproché maintes fois d'avoir été un financier âpre au gain et mêlé à des spéculations suspectes. Ce reproche n'est pas immérité. Sans qu'on puisse accuser son honnêteté, il faut reconnaître en lui un désir très vif d'être riche et une application très forte à le devenir. C'est que, en effet, c'était pour lui une question presque vitale. La richesse, c'était l'indépendance, la sécurité, le droit d'avoir son franc parler. C'est pourquoi il fit fructifier avec tant de soin l'héritage de son père et l'argent que lui avaient rapporté ses premiers ouvrages; c'est pourquoi il se constitua de tous côtés des rentes viagères, laissant croire et croyant sans doute qu'il avait peu de temps à vivre, puis jouant à ses débiteurs le tour de les enterrer. Quand il se décida enfin à mourir, il laissa des biens qui s'élevaient à plus de trois cent mille livres. C'était rompre brillamment avec la tradition du poète hâve, crotté, famélique et porté par Pégase à Thôpital.

Ce qui permettait aux écrivains de se conquérir ainsi une position meilleure, c'était l'élargissement du public auquel ils s'adressaient. Un livre nouveau n'était plus fait seulement pour la cour et pour quelques lettrés de Paris; il avait des lecteurs dans toutes les villes de France et l'on peut dire dans toutes les villes d'Europe; les étrangers n'étaient pas les moins friands des hardiesses philosophiques qui surgis-

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saient en France; il se formait peu à peu un vaste tribunal pour juger les œuvres de l'esprit, un public immense qui décuplait, soit en gloire, soit en argent, la rémunération de Tauteur. Par suite, l'ascendant des écrivains s'étendait partout; ils devenaient une puissance. Cet avènement de la littérature au rang de force respectée et redoutée est un des grands faits du siècle, et c'est en Voltaire que s'incarne avec le plus d'éclat cette chose nouvelle, la royauté de l'esprit.

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