‹ Vie de VoltaireChapitre 17 sur 85 · VOLTAIRE A CIREY · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A CIREY

Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie : Les livres, les bijoux, les compas, les pompons. Les vers, les diamants, le biribi, l'optique, L'^algèbre, les soupers, le latin, les jupons, L'opéra, les procès, le bal et la physique.

Madame du Châtelet, dont Voltaire énumérait ainsi les goûts, se plaignait pourtant qu'il n'eût pas tout dit :

Hélas! vous avez oublié,

Dans cette longue kyrielle.

De placer la tendre amitié.

Je donnerais tout le reste pour elle.

Ce n'était point seulement une réponse ingénieuse : c'était l'expression d'une vérité. Madame du Châtelet avait un caractère passionné. Trahie par un homme qu'elle aimait, elle avait pris du poison, et n'avait été sauvée qu'à grand' peine. Aussi, une fois qu'elle s'est éprise de Voltaire, elle apporte dans cette liaison une ardeur, un dévouement, une tendresse sans cesse éveillée. Quant à Voltaire, il a pour lui cet entrain, cette gaîté, cet enjouement qui le rendaient le plus séduisant des causeurs. Ce n'est plus un jeune homme alors. Il a quarante ans, et il peut écrire à son amie dés le début :

Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours.

En dépit de sa jeunesse déjà envolée, en dépit ou peut-être à cause même de l'opposition de leurs caractères, Voltaire et la belle Emilie se prirent l'un pour l'autre d'une affection vive et durable. Quand Voltaire, pour une des incartades de sa plume incorrigible, croit prudent de quitter une fois de plus Paris, c'est chez la marquise du Châtelet qu'il se retire. Le mari ne quittait pas l'armée ; il laisse paisi-

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blement Voltaire s'établir à sa place dans son château de Cirey. Cirey, réparé, embelli aux frais de la marquise^ devient alors pour celui-ci l'asile le plus agréable et le plus commode. Le château est à la frontière de la Lorraine, précieux avantage! car, survient-il quelque péril; le poète est-il menacé pour son poème licencieux et satirique sur la Pucelle d^Orléans! il n*a qu'un pas à faire et le voilà hors de France, attendant patiemment que Torage soit passé.

Dans les. moments de calme^ il trouve dans ce château une solitude féconde, non pas une solitude de chartreux; car on reçoit des amis, on les fête, on leur donne la primeur des pièces qu'on compose, on improvise en leur honneur des soirées musicales et littéraires, on ne les laisse partir qu'enchantés de Tamabilité de leurs hôtes; mais les plaisirs mondains ne sont qu'une distraction dans une vie de travail sévère. Voltaire compose alors tragédies, comédies, romans, histoires, traité de métaphysique; puis, comme la belle Emilie met parfois soiis clef les ouvrages poétiques qui lui semblent frivoles, Voltaire s'engage sur ses pas dans les sentiers ardus de la science. Il fait des expériences dd physique, il adresse à l'Académie un mémoire sur le feu, qui, paraît -il, contient des choses remarquables pour le temps et fait de lui un précurseur de la chimie moderne. Il s'assimile surtout avec une merveilleuse facilité les théories de Ne\srton et les expose avec une lucidité qui les met à la portée des plus ignorants. Il se révèle admirable vulgarisateur et Ton peut dire que l'influence exercée sur lui par madame du Châtelet rendit ainsi de grands services à la diffusion des découvertes récentes.

Voltaire a Cirey pour quartier général durant quinze ans environ. Mais sa mobilité naturelle l'entraîne à chaque instant, tantôt à l'étranger, tantôt à Paris. Il est pris alors d'ambition, [il veut faire figure à la cour, il rêve même de

jouer un rôle politique. Il s*insinue à Versailles, dans l'entourage du roi ; il le traite effrontément de Trajan ; il flatte en même temps la reine et la favorite; il chante la victoire de Louis XV à Fontenoy, et il s'écrie :

L'œil du maître peut tout : c'est lui qui rend la vie Au mérite expirant sous la dent de l'envie;

il compose pour le divertissement de Sa Majesté de tristes opéras qui s'appellent la Princesse de Navarre et le Temple de la Gloire. Il obtient ainsi quelques succès sur le terrain glissant de la cour. Il a la joie d'être envoyé près de Frédéric II, roi de Prusse, en mission secrète ; il est nommé historiographe du roi, et, en cette qualité, il écrira une Histoire de Louis XV, qui prouve la différence profonde qu'il y a entre un historiographe et un historien; non content d'être quelqu'un, il se croit un moment destiné à devenir quelque chose, un ambassadeur, une espèce de ministre ! Profitant de la faveur qui le soutient, il enlève de haute lutte son élection à l'Académie française. Voltaire, à cette époque, effaçait depuis longtemps tous les écrivains que possédait la France; mais il n'était pas de l'Académie. — Qui donc en est ? s'écriait un prince allemand à ce propos. Ceux qui en étaient, c'étaient des gens pieux, amis du trône et de l'autel, qui faisaient parler d'eux le moins possible; ou bien des rivaux jaloux, offusqués d'une gloire qui les reléguait dans l'ombre. Toujours est-il que Voltaire avait été repoussé et un M. de Boze, académicien, s'il vous plaît, un de ces immortels qui sont morts déjà de leur vivant, avait lancé cet arrêt méprisant : « M. de Voltaire ne sera jamais un §ujet académique. » Voltaire le fit mentir. Il tenait à ce titre qui lui semblait une sauvegarde contre les entreprises du pouvoir ou de l'Eglise. Il ne négligea rien, je ne dis pas pour le mériter, mais pour l'obtenir. Il protesta de son or-

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thodoxie, de son respect pour la religion et le Saint-Père ; il extorqua de ses anciens maîtres, les Jésuites, dçs déclarations en sa faveur; il se recommanda au confesseur du roi; enfin il força l'entrée du sanctuaire, il fut admis et put, dans son discours de réception, verser sur la tête du roi le déluge des adulations consacrées. Il s'écriait : « Puissé-je lire au tt pied de sa statue ces mots qui sont dans mon cœur : a Au père de la patrie I » C'était là une énorme flatterie ; mais il la croyait placée à gros intérêts, et, la même année (1746), Voltaire devenait en effet gentilhomme ordinaire de la chambre du roi.

Il se voyait déjà lancé dans une carrière toute semée d'honneurs. Mais il dut bientôt rabattre de ses illusions. Voltaire n'était pas fait pour réussir à la cour de Louis XV. Ce Louis le Bien-Aimé, qui fut un si pauvre roi, avait peur de l'esprit des autres ; timide et taciturne, il était effrayé de cet homme toujours en mouvement ; il professait, du reste, un profond dédain pour les gens de lettres, il était indigné à la pensée que son cousin le roi de Prusse admettait à sa table de pareils personnages. « Quoi donc ! disait-il, Fontenelle, Voltaire, Destouches, Montesquieu, Crébillon, tout cela aurait dîné ou soupe avec moi ! » Il eût fallu beaucoup de circonspection à Voltaire pour triompher d'un pareil parti-pris. Mais ce n'était pas là sa qualité ou son défaut, comme on voudra. Il lui échappait des choses terribles. Un soir que madame du Châtelet perdait au jeu de grosses sommes, Voltaire crut s'apercevoir que les courtisans qui jouaient contre elle corrigeaient la 'fortune, comme on disait honnêtement pour déguiser une chose peu honnête. Il eut l'imprudence de le dire tout haut, puis il s'enfuit épouvanté et, de plusieurs semaines, il n'osa reparaître. Une autre fois, (c'était au moment où Louis XV venait de conquérir, par l'entremise de ses généraux, tous les Pays-Bas), Voltaire,

adressant un madrigal à madame de Pompadour, le terminait par une flatterie qui, suivant lui, devait faire coup double. Il disait en parlant d'elle et du roi :

Soyez tous deux sans ennemis

Et gardez tous deux vos conquêtes.

On trouva le parallèle inconvenant, et le parti de la reine, qui détestait naturellement tous ceux qui flattaient la Pompadour, voulait en faire punir l'auteur. Il avait du moins, en cette occasion, une protectrice; mais le roi, qui trouvait moyen d'être à la fois dévot et le débauché que chacun sait, ne pouvait pardonner au poète ses irrévérences sur la religion. La reine sur ce point était encore plus intraitable et un peu plus tard, apercevant à l'étalage d'un libraire le poème de Voltaire sur La religion naturelle, elle le déchira de ses propres mains.

Voltaire déploya donc en vain les talents qu'il avait pour être courtisan. Il lui manquait les plus nécessaires de tous : une souplesse à toute épreuve, un effacement complet devant le maître, un détachement absolu de toute opinion personnelle. Il se sentait mal à l'aise dans un endroit oti il était défendu de parler et même de penser ; il s'en dégoûta vite et, dès Tan 1747, il ne parut plus guère à la cour de France. « De tout le temps que j'ai perdu en ma .« vie, écrivait-il plus tard, c'est sans doute celui-là que je a regrette le plus. »

Voltaire ne renonça pourtant pas dès lors à figurer dans les cours. Il en était une*oîi il se trouvait moins gêné. C'était celle de Stanislas Leczinsky, foi détrôné de Pologne, et duc régnant de Lorraine. Stanislas s'était fait aimer de tout le monde dans le pays où il avait été transplanté ; c'était un prince bourgeois, bonhomme, ami de la simplicité au point qu'il n'avait pas même un maître des cérémonies. Ses flat-

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