‹ Vie de VoltaireChapitre 20 sur 85 · TEMPÉRAMENT DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

TEMPÉRAMENT DE VOLTAIRE

tés vaniteuses qui se sentent vaincues et considèrent la gloire d^autrui comme un vol fait à eux-mêmes. C'est là une chose qui s'est vue de tout temps. Mais ce n'est pas assez pour expliquer le déchaînement persévérant dont Voltaire fut victime. Il aurait pu dire, comme Beaumarchais plus tard : « Ma vie est un combat, » et ses ouvrages de polémique tiennent plusieurs volumes. Il faut que par quelque côté il ait provoqué des colères si nombreuses et si persistantes.

On a parlé, il y a bien des siècles déjà, du c genus irritabile vatum x>. Eh bien! si quelqu'un eut jamais droit par son caractère de prendre rang parmi cette gent irritable, ce fut, à coup sûr, Voltaire. Il était nerveux, passionné à l'excès. Quand il assistait à la représentation d'une de ses pièces, c'était un supplice d'être son voisin. Il écoutait d'abord avec assez de calme; puis peu à peu il s allumaic; il s'agitait sur son siège, se levait, se rasseyait, poussait de sourdes exclamations, finissait quelquefois par lancer quelque vive apostrophe aux acteurs ou au public. Un jour, dans un théâtre de société, on représentait Zaïre; il jouait lui-même et venait de quitter la scène; mais à peine est-il dans la coulisse qu'il veut juger de l'effet des vers qui suivent; il tend l'oreille, il est gagné par le talent de l'acteur, il s'approche, il s'approche si bien qu'au moment oîi Orosmane va poignarder Zaïre, Tacteur a entre lui et l'actrice Voltaire en personne. On peut juger de l'effet : toute la salle éclata de rire. On sait ce que Voltaire disait à une actrice : Pour bien jouer, il faut avoir le diable au corps. — Ilavait, lui, non pas le diable, mais une légion de diables au corps.

Toujours en action, toujours en fièvre, il ne connaissait guère ce qu'on appelle le sang-froid. Un rien suffisait pour mettre hors de lui cet être nerveux et colère. A peine son épiderme trop sensible avait-il été touché ou effleuré par quelqu'un de ses adversaires, qu'il né se connaissait plus.

Il bondissait sous le coup de l'injure reçue; il criait à Tassassin pour la moindre 'égratignure, il ne rêvait plus que vengeance, et lui qui sentait si finement le ridicule quand il s'agissait de faire rire des autres, il en perdait le sentiment dans les excès comiques où l'emportait sa fureur. Ses amis s'en moquaient doucement; ils essayaient de tempérer ces vivacités ; mais elles étaient peut-être une des conditions du génie de Voltaire et ils ne pouvaient y réussir. Elles durèrent jusqu'à la fin de sa vie. Déjà vieux, il jouait souvent aux échecs avec un ex-père jésuite qui s'appelait Adam. « Si ce n'était pas », comme disait Voltaire, » le premier homme du monde, il était du moins très fort aux échecs». Quand Voltaire s'apercevait que la partie allait mal pour lui, il commençait à remuer, à se démener sur sa chaise, puis il entonnait un petit turlututu qui n'était pas un chant de triomphe; le père Adam savait ce que cela voulait dire; il n'avait que le temps de s'enfuir; sinon, il recevait en pleine poitrine toutes les pièces de l'échiquier que Voltaire renversait dans un mouvement d'impatience.

Avec un caractère aussi bouillant, le poète offrait beau jeu aux attaques de ses adversaires! Mais il n'était pas précisément un mouton ; il avait bec et ongles; il rendait coups pour coups et avec usure ; il était passé maître dans l'art de railler les gens et aucun de ceux qui eurent à combattre contre lui ne put se vanter d'être sorti de la lutte victorieux. Ce sont pourtant là de tristes victoires. Il n'y a rien à gagner avec ceux qui n'ont rien à perdre. On regrette qu'un homme comme lui soit descendu à ferrailler contre le premier venu, qu'il ait oublié plus d'une fois sa dignité dans l'ardeur de la bataille, qu'il ait fait appel non-seulement à toutes les ressources de son esprit, mais à toutes les sévérités du pouvoir contre de pauvres hères qu'il aurait dû mépriser. Il semble parfois s'armer du tonnerre pour écraser un

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vermisseau. Buffon, qui ne faisait pas tant d'honneur à ses adversaires, disait dans une circonstance semblable : o Cha- « cun a sa délicatesse d'amour-propre. La mienne va jus- « qu'à croire que certaines gens ne peuvent pas même m'of- « fenser. » Tout au contraire, l'irascible poète, apprenant qu'on allait jouer à Paris une parodie de sa tragédie de 5^miramiSj jetait feu et flammes; il écrivait aux ministres, au lieutenant de police ; il transformait la chose en affaire d'Etat ; il faisait craindre que la tranquillité du royaume ne fût troublée, si l'on permettait ainsi aux gens de tourner en ridicule des œuvres sérieuses. C'était là, certes, une conduite moins habile et moins digne que celle de Buffon. Mais quoi ! Buffon, était d'un tempérament calme et flegmatique. Voltaire était tout nerf, tout salpêtre. Il avait, comme tout le monde, l'excès de ses qualités.

Une fois la part faite à Pextrême sensibilité du poète, il faut reconnaître que ses ennemis ne se bornaient pas à de simples piqûres d'épingles; ils lui faisaient des blessures profondes à coups d'injures et de calomnies. Le plus souvent ils eurent les premiers torts, ils furent les agresseurs et vinrent fournir à Voltaire l'occasion d'enrichir la littérature française de petites satires qui sont*, en leur genre, de purs chefs-d'œuvre.

Je passe sur bon nombre d'écrivains microscopiques que Voltaire écrasa en passant. Mais le premier écrivain connu qui lui déclara la guerre fut J.-B, Roufceau. Les deux rivaux commencèrent, comme il arrive souvent, par échanger des compliments; mais ils se corrigèrent bien vite de cette courtoise. Le lyrique, qui était en même temps un satirique fort mordant, fut le premier à changer de ton; il était exilé, mécontent ; il sentait faiblir à la fois sa renommée et son talent 1 Voltaire était dans tout l'éclat de sa gloire et du succès : premier ferment de haine. Puis Rousseau vieillissant

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s'étaît converti ; il était devenu dévot, ce qui ne Tempêchaît pas de déchirer ceux qui lui portaient ombrage ; tout au contraire, sa piété récente était comme un piédestal, d'où il accablait ses adversaires d'invectives très orthodoxes et peu chrétiennes. Quand Zaïre eut le tort impardonnable de réussir auprès du public, Rousseau déclara que la pièce, nulle d'ailleurs au point de vue poétique, était de nature à révolter tous les honnêtes gens, que c'était un ouvrage abominable et veut-on savoir pourquoi? Parce que, selon Rousseau, les passions s'y montrent plus fortes que la grâce divine. Ainsi l'auteur de tant de vers licencieux se métamorphosait en théologien austère pour avoir le plaisir de prendre en faute celui que le public avait l'insolence de lui préférer ! Voltaire ne riposta pas tout de suite, mais Rousseau ne perdit rien pour avoir attendu. Ce fut sur sa tête une pluie d'épigrammes. Il se croyait maître dans l'art de persifler les autres : il s^aperçut qu'on pouvait être encore plus habile que lui. 11 eut beau appeler à lui toutes les ressources de son esprit; il n'était pas de force à gagner la bataille. On vit alors la poésie servir d*arme aux deux combattants. Rousseau écrivait :

Dites de lui qu'il est fat, effronté ; Chacun le sait ; lui-même en fait parade.

Reprochez-lui scandale, impiété; C'est de gectar lui présenter rasade.

Ajoutez y balafres et gourmade ; C'est son plus clair et plus sur revenu.

Bref, le passé Ta si bien soutenu Qu'il ne craint plus affront ni flétrissures, Et sa ressource est d'être devenu Invulnérable à force de blessures.

Voltaire, à son tour, drapait de la belle manière celui qu'il

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