‹ Vie de VoltaireChapitre 21 sur 85 · VOLTAIRE ET J.-B. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET J.-B. ROUSSEAU

appelait « lé vil Rufus »; il lui réservait une petite place dans les Epîtres qu'il adressait à ses amis, dans les préfaces qu'il mettait en tête de ses tragédies; il ne se contentait pas, du reste, d'attaquer ses ouvrages ; suivant l'exemple donné par Rousseau lui-même, il allait chercher Thomme sous l'auteur; il Paccusait d'être un lâche, un fripon, un scélérat; il lui consacrait enfin un poème tout entier intitulé la Crépinade. Et pourquoi ce titre bizarre? Parce que saint Crépin est le patron des cordonniers, que le père de Rousseau avait exercé ce métier et qu'il avait été, dit-on, renié par son fils en plein théâtre. Voici le début du poème :

Le diable, un Jour se trouvant de loisir, Dit ; Je voudrais former à mon plaisir Quelque animal dont l'âme et la figure Fût à tel point au rebours de nature.

Que, le voyant, l'esprit le plus bouché Y reconnût mon portrait tout craché...

Par ces quelques vers, vous pouvez juger du reste. Les deux poètes en étaient arrivés à échanger de véritables gourmades et non plus des critiques. S'ils avaient seulement mis en pièces les ouvrages l'un de l'autre, si Rousseau s'était borné à traiter Voltaire de petit rimailleur, si Voltaire s'était borné à blâmer Rousseau de ses vers

Moitié français et moitié germaniques,

on aurait pu les trouver sévères, injustes, mais on n'aurait pas pu leur reprocher de dépasser les limites de ce qui est permis. Un livre, qui s'adresse au public, s'offre de lui-même au jugement de tout le monde, et critiquer les idées ou le style d'un ouvrage est un droit qu'on achète avec l'ouvrage méine. Mais pénétrer dans la vie privée d'un auteur, en étaler tous les mystères, en mettre à nu tout ce qui aurait

dû rester caché, c'était sortir de ce qu'autorise la discussion même la plus véhémente. C'est pourtant le spectacle que présentent toutes les querelles littéraires du xviii® siècle; la littérature était alors devenue une puisssance; elle inspirait les mêmes passions, les mêmes colères qu'à d'autres époques ont suscitées les questions politiques ou religieuses. Voltaire put se flatter d'avoir triomphé de son adversaire ; mais ce sont des victoires qui coûtent cher : on en sort meurtri et diminué.

Un autre de ceux que Voltaire rencontra sur soa chemin fut Crébillon. Celui-ci régnait sur la scène tragique, quand son jeune rival vint le déposséder de la faveur du public. De là, colère et mauvais procédés à son adresse. Crébillon était censeur royal ; les pièces de Voltaire ne pouvaient paraître qu'approuvées par lui. Il crut faire un coup de maître en réclamant des suppressions, des corrections, parfois même en refusant aux tragédies de Voltaire l'autorisation dont elles avaient besoin. Mais celui-ci n'était pas homme à se laisser étouffer en silence. Il commença par soumettre les pièces de Crébillon et sa versification rocailleuse à une critique acerbe, puis il fit mieux : il refit presque toutes les pièces de son prédécesseur. Ce fut alors un duel à outrance entre les deux poètes ; chaque représentation nouvelle devenait une bataille; Voltaire travaillait avec son adresse ordinaire à obtenir Palliance ou du moins la neutralité des puissances; il convoquait le ban et Tarrière-ban de ses amis. Il était, du reste, capable de mener à bien son entreprise et il sortit encore à son honneur de cette lutte, qui fut très vive, mais tourna du moins au profit de l'art dramatique.

On dit souvent : qui se, ressemble s'assemble. On devrait dire aussi souvent : qui se ressemble se déteste. Mettez en présence deux hommes qui aient assez d'esprit pour n'être éclipsés que l'un par l'autre, vous pouvez parier, presque à

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