VOLTAIRE ET PIRON
coup sûr, qu'entre eux éclatera une antipathie bien voisine de là haine. Cest ce qui eut lieu pour Voltaire et Piron. Piron était un causeur pétillant, un intarissable diseur de bons mots, une vraie <c machine à saillies ». Il avait de la verve, de la gaîté, une présence d'esprit qui le rendait difficile à désarçonner. Ces qualités ne manquaient certes pas non plus à Voltaire : toutefois, il paraît que dans des espèces de passes d'armes, oti les deux hommes d'esprit croisèrent le fer, Piron eut l'avantage; c'est du moins lui qui nous l'affirme dans des lettres oti il entonne, à ce propos, de véritables chants de triomphe. Dès lors, le pauvre Piron se crut égal, sinon supérieur à Voltaire. Ebloui de ses victoires éphémères, il crut qu'il n'avait qu'à vouloir pour le détrôner. Il disait fièrement : « Voltaire travaille en marque- « terie, moi je coule en bronze, d Sifflé au théâtre, il accusa Voltaire d'organiser contre lui des cabales et il ne laissa pas passer un de ses ouvrages sans lui donner un bon coup de dent. Dans la seule pièce de lui, qui ait vraiment réussi, la Métromanie^ il trouva moyen de railler encore Voltaire. Celui-ci s'était laissé prendre à une supercherie assez innocente d'ailleurs. Il avait reçu des vers très élogieux d'une femme poète et il avait répondu par une pièce aimable et galante. Mais voilà tout à coup qu'on apprit que cette femme était un homme et que les galanteries de Voltaire avaient fait fausse route. On rit un peu de lui et Piron s'empressa de transporter l'aventure au théâtre. Une autre fois Voltaire était à la cour, papillonnant de groupe en groupe; il avise Piron : « Bonsoir, comment allez-vous? » lui dit-il et, sans attendre la réponse, il pirouette et disparaît. Piron le rencontre le lendemain : « Fort bien et vous, » lui crie-t-il en l'apercevant. C'était une plaisanterie spirituelle. Mais les succès de Piron n'étaient pas de nature à troubler le sommeil de Voltaire; Piron, tout au contraire,
voyait croître la gloire de Voltaire avec une envie qui croîs» sait dans la même mesure; il savait trouver de temps en temps quelque mot plaisant, mais la distance déjà considérable qui les séparait dès leur vivant s'est encore augmentée depuis leur mort, et Piron, comparé à Voltaire^ ne sert qu'à prouver la justesse de cette pensée née au sein même du xvin« siècle : L'esprit sert à tout, mais ne suffit à rien.
On pourrait encore citer, parmi ceux qui jugeaient Voltaire avec sévérité, Fhomme qui est avec lui le meilleur écrivain de Tépoque, c*est Montesquieu que je veux dire. « Voltaire n'est pas beau ; il n'est que joli, » disait Montesquieu et Voltaire à son tour adoptait ce jugement d'une femme sur VEsprit des Lois : • C'est de l'esprit sur les lois. » Il est vrai qu'il s'écriait aussi : « Le genre humain avait perdu ses titres. M. de Montesquieu les lui a rendus. » Mais il ne pouvait pardonner au Président d'avoir dit du mal de l'imagination, d'avoir appelé la poésie lyrique une € harmonieuse extravagance » ; et c'est ainsi qu'entre deux des plus grands génies du siècle exista toujours une froideur qui ne dégénéra pas sans doute en lutte ouverte, mais qui les rendit injustes l'un pour Tautre.
A ces piqûres d'amour-propre, à ces tracasseries dont Voltaire a si souvent à souffrir, il faudrait ajouter ses querelles avec ses libraires. Les libraires, au xviii» siècle, étaient fort enclins à la contrebande ; comme tous les ouvrages un peu hardis étaient défendus, ils se hâtaient de se les procurer et de les vendre fort cher. De là des difficultés avec le pouvoir, qui les jetait en prison, et avec les auteurs qu'ils compromettaient ou dépouillaient de leur bénéfice légitime. Mais les combats les plus rudes que Voltaire eut alors à subir, ce fut contre la presse militante, contre ceux qu'ii appelait les folliculaires. Florian dtns une de ses fables, compare la critique à la sangsue qui pique, mais pour
l'abbé desfontaines 67
guérir, et la satire à la vipère qui pique aussi, mais pour tuer. Il n'est pas bien sûr que la distinction soit nettement faite, même de nos jours ; mais elle Pétait encore moins au xvni» siècle par les hommes qui se vouaient à la critique littéraire et il faut reconnaître qu'ils cherchaient à rendre leurs blessures plutôt venimeuses que salutaires. Ils avaient, du reste, à faire une vilaine besogne. Obligés d'être les flatteurs du pouvoir qui les méprisait, privés du droit de discuter toute grande question, ils ne parvenaient à se faire lire qu'à force de scandales et ils n'étaient point délicats sur les moyens. Le journalisme, maintenu malgré lui dans la fange, ne craignait pas d'en jeter à la face des gens.
Le plus connu, sinon le plus estimé, de ces journalistes pamphlétaires était, au début du xvin« siècle, l'abbé Desfontaines. C'était un triste personnage. Jésuite défroqué, il avait failli, pour attentat aux mœurs, tâter des galères et même du bûcher; il n'avait été sauvé que par l'intervention *tout à fait bénévole de Voltaire. Cela ne l'empêcha pas de mettre en pièces les ouvrages de celui qui l'avait sauvé ; il fît pis encore : il dénonça son poème du Mondain commQ attaquant la morale et la religion et il déchaîna ainsi contre le poète une de ces persécutions qui menaient souvent à la Bastille. Le poète bondit sous le coup d'un outrage qui était, de plus, une noire ingratitude. Oubliant qu'il n'avait rien à gagner contre un pareil adversaire, il lança contre lui un pamphlet qu'il attribua, suivant sa coutume, à un homme de paille et qu'il intitula le Préservatif. L'abbé ne se méprit pas sur la main d'où le coup partait et bientôt, recueillant tout ce qu'il avait de fiel et de venin, il composa la Volt air omanie. C'est tout un sac d'ordures qui est vidé sur la tête de Voltaire. Ce n'est plus l'écrivain, c'est l'homme qui est sali à plaisir. Tout ce que la calomnie a pu inventer de plus ridicule ou de plus atroce se trouve con-
centré dans cette œuvre où les ennemis de Voltaire n'ont eu qu'à puiser à pleines mains. Voltaire en fut presque malade de rage. Il ameute tous ses amis contre Tauteur ; il s'adresse aux ministres, il écrit lettres sur letttres; il réclame une punition exemplaire. Par bonheur pour lui, l'opinion était dès longtemps faite sur Desfontaines ; témoin la cruelle réponse qu'il s'était, dit-on, attirée un jour. Un ministre l'avait mandé pour lui reprocher de faire un si honteux métier. « Il faut bien que je vive, » dit le pauvre diable, a Je n'en vols pas la nécessité, » répliqua le ministre. L'homme était si décrié que Voltaire obtint enfin ce qu'il demandait. Desfontaines fut obligé de signer un désaveu explicite ainsi conçu : c Je déclare que je ne suis point Tauteur d'un libelle qui a pour titre : La voltairo^ manie, et que je le désavoue en son entier, regardant comme calomnieux tous les faits qui sont imputés à M. de Voltaire dans ce libelle, et que je me croirais déshonoré, si j'avais eu la moindre part à cet écrit, ayant pour lui les sentiments d'estime dus à son talent, et que le public lui accorde si justement. Fait à Paris, ce 4 avril 1739. — Signé : Desfontaines. »
Un homme qui est à terre a du moins l'avantage de ne pas pouvoir tomber plus bas qu'il n'est. Ce fut le cas pour Desfontaines. Il but patiemment la honte, et dès lors il n'attaqua plus Voltaire; mais, avant de mourir, il forma contre lui son successeur, il se prépara un vengeur en la personne de Jean Fréron, que nous aurons bien des occasions de retrouver dans la suite de cette biographie.
En regard des ennemis, dont Voltaire fut assailli et qu'il mérita en partie, il nous faut placer (car c'est justice) les amis qui ne lui manquèrent jamais. Marivaux a dit de Voltaire : « Ce coquin-là a un vice de plus que les autres : il a (( quelquefois des vertus. » Marivaux avait raison : si Vol-
iii 1^ ccggawaiBB