VOLTAIRE EN ALLEMAGNE — SES RAPPORTS AVEC FRÉDÉRIC II
1743 et 1750-1753
Nous avons laissé Voltaire au moment oti il se retrouve isolé par la mort de son amie, madame du Châtelet (1749). Il hésita, pendant quelques mois, sur le choix d'une rési- •dence. Il se décida enfin à céder aux sollicitations acharnées 4*un prince qui, depuis longtemps, s'efforçait de l'attirer. C'était Frédéric II, roi de Prusse, et les relations du philosophe et du conquérant ont alors fait assez de bruit pour qu'on y insiste aujourd'hui. C'est une page importante de la vie de Fun et de l'autre et de l'histoire intellectuelle du -siècle.
Un trait saillant du xviii* siècle, c'est que l'admiration pour les écrivains français n'était pas renfermée en France; elle passait les frontières et c'est même à l'étranger que les gens -de lettres persécutés dans leur patrie rencontrèrent la liberté Ja plus grande et la protection la plus efficace. Les divers souverains d'Europe se font alors gloire de les appeler à leur cour ; ils les comblent d'égards, ils les traitent presque •en égaux; ils leur empruntent leurs principes et se disent tout prêts à les appliquer pour le bien de l'humanité. Par un contraste bien bizarre, tandis que la France était le centre d'un mouvement considérable, elle seule restait immobile. Les idées, dont elle était le foyer, étaient par son
gouvernement considérées comme nulles et non avenues ; maïs elles trouvaient accueil dans les pays voisins et peu à peu s'y transformaient en faits.
L'Allemagne n'avait pas échappé à cet engouement pour tout ce qui venait de France. Le français depuis Louis XIV se parle dans toute la haute société. Tous les principicules allemands tiennent à honneur d'écorcher la langue de Corneille et de Racine. Un jour, à la table d'un de ces diminutifs de souverains se trouvaient douze convives tous Français et l'un d'eux s'écriait : « En vérité, Monseigneur, voilà qui est plaisant, il n'y a que vous ici d'étranger. » Ce goût pour le français et les Français était peut-être plus fort en Prusse que partout ailleurs. La révocation de. TÉdit de Nantes y avait popularisé notre langue en y amenant toute une colonie de réformés proscrits ; l'Académie était pleine de gens qui la parlaient et elle devait donner un jour comme sujet de concours la recherche des raisons qui avaient valu au français son universalité. Frédéric II, celui que. les Allemands ont surnommé l'Unique et qu'ils appellent plus familièrement : « le vieux Fritz ■, professait le plus profond dédain pour sa langue maternelle ; il n*y voyait qu'un jargon et conseillait aux écrivains de ne pas s'en servir; lui-même la savait à peine et ne l'écrivait qu'à contre-cœur; il la proscrivait de son école militaire, il ne voulait pas l'entendre dans son entourage. Nous avons encore la liste des livres qui composaient sa bibliothèque: il ne s'y rencontre pas un seul livre allemand. Il était tout entier tourné du côté de la France : c'était en. français qu'il se plaisait à écrire, à parler, à rimer et c'est surtout parmi des Français qu'il cherchait ses amis.
Frédéric n'était encore que prince royal qu'il s'était pris d'un enthousiasme juvénile pour l'auteur de la Henriade. Enfermé par son père, il se consolait en jouant de la flûte,
LE VIEUX FRtTZ
en faisant des vers, en écrivant aux auteurs les plus connus. Il n'avait pas dédaigné de faire les premiers pas vers celui qu'il nommait le Virgile de la France. Il se sentait attiré vers lui non-seulement par l'admiration que lui inspirait son génie poétique, mais aussi par la hardiesse de son incrédulité railleuse. Il lui adressait les lettres les plus caressantes et l'y nommait « son cher ami ». Il lui envoyait des odes, des poésies de toutes sortes que Voltaire lui retournait corrigées. Il le priait de surveiller Timpression d*un gros ouvrage intitulé Y Anti-Machiavel ; il se flattait d'y mettre à néant les maximes du politique florentin, car il n'était pas encore roi. C'était ce que Voltaire appelait plus tard : Cracher au plat pour en dégoûter les autres. Et, eneffîèt, quand la mort l'eut délivre de la tutelle tyrannique du roi-sergent, son père, Frédéric aima mieux appliquer que réfuter les théories de Machiavel et pria Voltaire d'arrêter l'édition; mais il ne voulait pas, comme son père, faire de son royaume une grande caserne et il prétendait, tout en réclamant des provinces au nom du droit du plus fort, rester, non pas seulement le protecteur des lettrés et des artistes, mais mieux que cela, leur ami. Il entendait, pour parler en style du temps, servir à la fois Mars et Apollon. Il demande à Voltaire de lui écrire toujours comme à un homme et non comme à un roi ; et Voltaire, qui le prend au mot, qui croit avoir mis la main sur un Marc-Aurèle ou un Trajan, lui écrit, non plus : « Votre Majesté », mais t Votre Humanité ». Il ne tarit pas en éloges sur le « Salomon du Nord » qui le traite « d^'homme divin j). Comme il Fa dit plaisamment, les épithètes ne leur coûtaient rien. Il va le voir à Clèves, et tous deux sortent enchantés de l'entrevue. « Voltaire », s'écrie Frédéric, « a l'éloquence de Cicéron, la douceur de Pline et la sagesse d'Agrippa. » Son désir d'avoir près de lui un homme aussi mul-
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tiple devient dès lors une passion, il se déclare jaloux de madame du Châtelet ; il déploie toutes les coquetteries de son esprit pour obtenir le même bonheur.
Une première occasion de rapprochement (1743) vint s'offrir bientôt. C'était pendant la guerre de la succession d'Autriche. Frédéric, allié de la France contre l'Autriche, avait abandonné la partie après avoir conquis la Silésie et laissait les Français se tirer d'affaire comme ils pourraient. Les troupes de Louis XV, restées seules, avaient subi des revers; on crut alors utile à Versailles de renouer l'alliance rompue avec la Prusse; c'était une négociation délicate et qui devait rester secrète. Chacun savait les rapports amicaux qui unissaient le poète et le roi. On feignit de disgracier Voltaire qui eut l'air d'être furieux et partit pour Berlin au grand désespoir de madame du Châtelet (1743). Ce furent de singulières négociations et je crois qu'on en trouverait peu de semblables dans les annales de la diplomatie. Le poète et le roi (logés dans le même palais) échangeaient de petits billets oîi fraternisaient la prose et les vers, la littérature et la politique. Voltaire parle une fois des Autrichiens qui pourraient envahir la Silésie et Frédéric écrit en marge cette réplique :
On les y recevra biribi,
A la façon de Barbari, Mon ami.
Voltaire a beau déployer toutes les ressources de l'art de persuader. Il n'obtient rien. Mais, si quelque chose peut le consoler de l'échec du négociateur, c'est l'accueil qu'on fait au poète. On le traite en tête couronnée, on le fête, on l'applaudit, on le courtise; la reine-mère, les dames de la cour rient de son poème de la Pucelle, et en réclament des copies, sans que leur chasteté germanique s'efiarouche des gaillar-
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dises dont il est semé ; la marquise de Bayreuth, sœur du roi, rappelle « frère Voltaire », et ne s'offense pas des madrigaux les plus galants.
Il y a bien, au milieu de ces honneurs dont on le cou'»ble, un petit nuage. Frédéric, qui sait à merveille caresser d'une main et égratigner de Tautre, ne recule pas devant une ,?etite trahison pour s'assurer la possession de Voltaire à Berlin. Il veut le brouiller avec la cour de France, et, pour cela, il y fait parvenir secrètement une lettre confidentielle de <( son cher ami » ; Voltaire y raillait un haut personnage, un dignitaire du clergé, qui signait d'ordinaire : « L'anc. évêque de Mirepoix,.» en abrégé, ce que Voltaire traduisait par « Pane de Mirepoix ». C'était la seconde fois que le roi employait un procédé de ce genre. On comprend que le poète en ait été piqué. Mais il oublia ce que cette façon d'agir avait de peu loyal pour n'en voir que le côté flatteur pour son amour-propre; et, quand il quitta Berlin, il emportait, avec le portrait du roi et des princesses, le souvenir d'un accueil que jamais encore poète n'avait reçu dans aucune cour. C'était la première fois que l'aristocratie de la naissance s'effaçait d'aussi bonne grâce devant l'aristocratie de l'esprit.
Aussi, dès que le poète ne fut plus retenu en France par sa liaison avec madame du Châtelet, il devait volontiers céder aux instances que Frédéric s'empressa de renouveler. Le climat de Berlin l'effrayait : Frédéric lui fit envoyer un certificat, constatant que le climat est sain et clément. Une seule chose retarda leur réunion : ce fut la question d'argent. Ni le poète ni le roi ne la dédaignait. Voltaire, large dans les grandes occasions, lésinait volontiers dans les petites. Frédéric oubliait parfois de payer ceux qui le servaient, et, à Paris, il avait des correspondants qui pouvaient se vanter, dans, tous les sens du mot, de travailler pour le roi de