‹ Vie de VoltaireChapitre 26 sur 85 · LE THI^ATRE A. BERLIN AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE THI^ATRE A. BERLIN AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

8o VIE DE VOLTAIRE

disait que les flots sont mobiles ainsi que la faveur des princes. Mais Frédéric répliquait, indigné, dans un billet qu'il adressait à Voltaire :

« Quel esclavage, quel malheur, quel changement, quelle inconstance de fortune y a-t-il à craindre dans un pays oîi l'on vous estime autant que dans votre patrie et chez un ami qui a un cœur reconnaissant?... Quoi! parce que vous vous retirez dans ma maison, il sera dit que cette maison devient une prison pour vous! Quoi! parce que je suis votre ami, je serais votre tyran! Je vous avoue que je n'entends pas cette logique-là; que je suis fermement persuadé que vous serez fort heureux ici tant que je vivrai ; que vous serez regardé comme le père des lettres et des gens de goût, et que vous trouverez en moi toutes les consolations qu'un homme de votre mérite peut attendre de quelqu'un qui Testime. » (23 août 1750.)

Comment résister à de pareilles caresses? Voltaire céda. Il n'avait plus qu'à obtenir un congé en règle de la part du roi de France. Ce fut Frédéric II qui se chargea de la démarche et Louis XV, avec son amabilité ordinaire pour les gens de lettres, répondit : a Un fou de plus à la cour du roi a de Prusse, un fou de moins à la mienne, que m'importe? » Voltaire cessait, dès lors, d'être historiographe du roi de France : mais il se croyait l'ami d'un autre roi ; il pouvait aisément se consoler.

C'est un étrange pêle-mêle que la société qui entoure alors Frédéric II. Les Français y dominent. Voici d'abord le marquis d'Argens, singulier personnage, s'il en fut. Sa jeunesse est un roman d'aventures qui le promène aux quatre coins de l'Europe. Ce Provençal à tête chaude devient de magistrat, capitaine, et de capitaine, écrivain. Forcé de quitter le service et la France, il se retire en Hollande et s'y fait le tirailleur du parti philosophique. Il écrit

LES COMMENSAUX DE FRÉDÉRIC 8l

des Lettres juives tïès hardies contre la religion chrétienne; il essaie de mettre les doctrines nouvelles à la portée des gens du monde et publie une Philosophie du bon sens, où il oppose les droits de la raison à Pauiorité de l'Eglise. Mis en vue par ces ouvrages, il «rre en quête d'une position fixe; il passe à Berlin où ses idées et sa personne plaisent au roi, il est nommé chambellan et il lui sert en même temps de maître de cérémonies et de correcteur. A la cour, il écrit, prend pour collaboratrice une comédienne qu'il finit par faire marquise. Le roi lui passe cette fantaisie et bien d'autres encore, mais à condition de s'en moquer. Et, de fait, sa vie et son caractère prêtent à la plaisanterie. Souvent il passe des semaines au lit ; il paraît affublé de plusieurs bonnets de laine, de quatre ou cinq paires de bas; il ne trouve jamais de rempart suffisant contre le froid et les courants d'air. Chose plus bizarre, ce sceptique a gardé des superstitions enfantines; il ne peut soutenir la vue de deux couteaux en croix sur une table. Avec cela, galant homme, serviable, incapable d'une trahison ; on le surnommait « le bon marquis » et Frédéric dit de lui que c'est « la plus belle âme des beaux esprits ». D'Argens est un vieil ami de Voltaire, qui l'a connu en Hollande et qui l'appelle d'ordinaire « son cher Isaac», allusion flatteuse aux Lettres juives où le principal personnage porte ce même nom.

Vient ensuite Lamettrie. Celui-ci cumule les fonctions de médecin, de bouffon et d'athée du roi. Il a été chassé de France pour une vilaine affaire. Mais il a séduit le roi par son audace. C'est l'enfant perdu du parti des incrédules. C'est un véritable apôtre du matérialisme. Un jour, il aperçut ces mots sur une enseigne : « Un tel matérialiste. » Il entre dans la boutique, demande le maître de la maison et l'embrasse avec effusion en qualité de confrère. Le matérialiste en question n'était pourtant qu'un brave épicier, et son

enseigne le disait en allemand. Tout Lamettrie est dans cette aventure. Il aime l'étrange, le gros comique et ce qu^il appelle lui-même les nudités de pensée ; il se plaît à casser les vitres, à étonner les gens, à effaroucher les âmes timorées. Son livre de V Homme-machine fit scandale. Il y niait la vertu, la morale, la pudeur avec une verve joyeuse qui est son ton habituel. Même avec le roi, il ne se départ pas de ^es façons familières. Frédéric le traite de fou, de misérable, de monstre; n^ais, quand Lamettrie sera mort d'indigestion, le roi s'assurera d'abord qu'il est mort sans se confesser; puis, une fois sûr, suivant sa propre expression, que le défunt a n'a pas fait le plongeon », il écrira de sa main royale Téloge de son favori et le fera lire en pleine Académie.

Maupertuis, un Breton comme Lamettrie, ne lui ressemble en rien, sinon qu'il tient aussi sa place dans cette galerie d'originaux. C'est un géomètre; il a fait partie d*une mission française chargée d'aller mesurer en Lâponie un arc du méridien ; il a contribué ainsi à prouver que la terre est aplatie vers les pôles et c'est pourquoi il s'est fait représenter aplatissant le globe terrestre. Il sait, d'ailleurs, allier les mathématiques et la galanterie; il est homme du monde et même homme d'esprit à ses heures. Il a de l'ambition et a trouvé de quoi la satisfaire à Berlin ; car Frédéric l'a nommé président perpétuel de l'Académie. Mais, pour son malheur, le président a aussi des instincts despotiques et une vanité ombrageuse qui lui vaudront de cruels mécomptes. Pour l'instant, il accueille à bras ouverts Voltaire qui a jadis fait campagne avec lui en faveur des théories de Newton. Il y a pourtant entre les deux hommes un ferment de discorde. Maupertuis, libre penseur en France, s'est fait dévot en Prusse. Ses amis se permettent de mettre en doute la sincérité de sa conversion et d'Argens, un soir qu'il le

Page 1