‹ Vie de VoltaireChapitre 27 sur 85 · LES COMMENSAUX DE FREDERIC · texte numérisé non relu

LES COMMENSAUX DE FREDERIC

verra faire sa prière, lui lancera cette apostrophe piquante : a Que faites-vous donc? Nous sommes seuls! »

Autour de ces trois personnages s'en groupent d'autres qui, sans avoir la même importance, méritent un coup de crayon au passage. C'est le baron de Polnitz, un Allemand celui-là, souffre-douleur ordinaire de Sa Majesté Prussienne, triste sire d'ailleurs qui a laissé sur la route les lambeaux de sa dignité, qui change de religion comme d'habit, qui fait à tort et à travers des dettes, des sailljes et des bassesses. Un jour, il demande au roi un bénéfice ecclésiastique dont le revenu excite sa convoitise. « Faites-vous catholique, » dit en riant Frédéric. PoUnitz était alors protestant; quelques jours après, il reparaît : il avait abjuré. C'était la troisième ou quatrième évolution du même genre; il trouvait que quelques milliers d'écus valaient bien une messe. Il eut cette fois la messe sans les écus. Le roi, indigné, ne lui pardonna pas cet excès d'obéissance.

C'est ensuite Algarotti, un Italien, « le cygne de Padoue », comme l'appellent ses flatteurs; poésie, musique, peinture, il cultive tout avec un égal succès et fait des traités d'algèbre à l'usage des dames. Esprit délié, caractère souple, il a une langue des plus acérées et est presque aussi à craindre comme ami que comme ennemi.

Puis ce sont encore des Français : Darget, lecteur et secrétaire du roi, qui remplace le brillant par la solidité de l'esprit et du caractère; l'abbé de Prades enfin; la société eût été incomplète sans un abbé ! On peut imaginer sans peine qu'un représentant de l'Eglise catholique fourvoyé en pareille compagnie n'est pas un modèle d'orthodoxie. Et, en effet, l'abbé est en querelle avec la Sorbonne ; une thèse de théologie qu'il a présentée en est la cause. Il avait trouvé plus simple de la faire faire que de la composer lui-même; mais l'auteur qui lui a prêté sa plume lui a prêté aussi des

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idées hardies, et le pauvre abbé s'est trouvé hérétique sans le savoir. Il a déchaîné sur lui une vraie tempête; il a dû se cacher, quitter la France; et le roi de Prusse s'est fait un plaisir d'accueillir dans son intimité celui qu'il appelle « son petit excommunié ». Le jeune réfugié n'y fait pas mauvaise figure ; s'il n'a pas un savoir profond, il est insinuant, aimable, et il apporte sa part d'esprit et de gaîté dans ce cénacle de libres-penseurs.

A côté et au-dessus de tous ces hommes il faut enfin placer Frédéric II, leur hôte et leur maître. Il n'est pas le moins spirituel d'entre eux et il aurait encore plus d'esprit, s'il cherchait moins à en avoir. Il a pour la littérature un goût qui, comprimé par son père durant toute sa jeunesse, est devenu une véritable passion. Il pleure en déclamant du Racine ; il occupe ses loisirs à apprendre par cœur du Bossuet; il se consolera d*une bataille perdue en rimant de mauvais vers où étincelle parfois quelque forte pensée qui aurait mérité d'être mise en prose. Il se plaît donc à traiter en confrères les gens de lettres qui Tenvironnent.

Parmi eux il met une sorte de point d'honneur à abdiquer toute majesté ; il ne veut être qu'un philosophe couronné. Ce n'est pas lui qui s'effraiera des audaces de leur pensée. Loin delà! S'il termine ses lettres officielles par la formule consacrée « que Dieu vous ait en sa sainte garde », il met bas avec ses familiers cette piété de parade. Aussi incrédule que pas un, il les encourage à se moquer des vieux préjugés; il les conduit à l'attaque de la superstition, ce qui est pour lui synonyme de religion. Il lui arrivera d'accuser Voltaire de bigotisme, parce que le poète ne va pas toujours aussi loin que le roi voudrait. Il s'érige en prieur d'une sorte de couvent diabolique, dont ses commensaux sont les moines.

Par malheur pour les frères de ce monastère d'un nou-

l'esprit de FRÉDÉRIC 85

veau genre, le révérend père prieur a Phumeur singulièrement caustique et il est roi. lia beau cacher la griffe ; elle reparaît toujours. Il est de ces gens qui ne savent faire de Tesprit qu'aux dépens des autres ; il a besoin d'un plastron ; il plaisante sans pitié ceux qui rapprochent et ce n'est pas chose facile de bien prendre ses plaisanteries. Si on les accepte sans mot dire, on devient entre ses mains un jouet, un objet de risée ; on est assailli sans relâche de mots piquants, de procédés injurieux. Si Ton répond par une raillerie, un silence, un regard, une parole rappellent au railleur qu'il s'adresse à Sa Majesté. Sûr de Timpunité, Frédéric donne libre carrière à son penchant pour la satire. Il est homme à faire, le même jour, un compliment de condoléance et une épigramme sur la mort d'un de ses fidèles serviteurs. Il sacrifie sans hésiter un ami à un bon mot.

Du reste, est-il permis de parler ici d'amitié? « Il ne faut pas compter civiliser les rois, » disait d'Argens, qui savait mieux que personne à quoi s'en tenir sur ce point-là. Et Frédéric lui-même est de cet avis. Il va jusqu'à dire dans un accès de franchise : t En général, les princes sont de la canaille. On se gâte avec eux. » Une autre fois il lisait ces vers que prononce Pylade dans une tragédie ^ :

Qu'avec étonnement il apprenne d'un roi Jusqu'où de l'amitié s'étend l'auguste loi.

« Ah! M. de la Touche, M. de la Touche, s'écrie Frédéric. Il ne faut pas se fier à ces b -là, et il continue :

Amitié, plaisir des grandes âmes.

Amitié, que les rois ces illustres ingrats Sont assez malheureux de ne connaître pas.

I. Iphigénie en Tauride par Guimond de la Touche, cinquième acte.

Et s'adressant à son lecteur : « Voilà du vrai, mon cher, que je vous donne. Ne Toubliez jamais ^ »

Il était difficile de l'oublier et, de tous ceux que Frédéric a honorés du nom d'amis, il n^en est pas un, pas un seul, qu^il n^ait fini par éloigner à coups de sarcasmes et d'humiliations. C'est ce qui a fait écrire à l'illustre historien anglais Macaulay : « Je n'hésite pas à dire que le plus pauvre auteur de l'époque, vivant à Londres, couchant sur un grabat, dînant dans une cave, se faisant une cravate de papier et n'ayant qu'une grosse épingle pour bijou, était plus heureux qu'aucun des hôtes littéraires de la cour du grand roi. t>

Voltaire ne soupçonnait pas les difficultés de sa situation nouvelle. Il arrivait plein de belles illusions; il voyaîi l'avenir couleur de rose. Il se prétendait transporté par enchantement a dans le palais d^Alcine, dans le pays des fées ». Sa vie lui semblait couler comme un rêve délicieux.

Il donnait par jour une ou deux heures aux ouvrages du roi, car ce n'était pas une sinécure d'être son correcteur. Le roi avait la rage d'écrire en français, et il traitait parfois la langue en conquérant. Il raccourcissait les mots qui ne voulaient pas tenir dans ses vers; il s'obstinait ainsi à écrire « crêp », en dépit de tous ceux qui protestaient contre ce procédé par trop chirurgical ; par compensation, il allongeait d'autres mots, quand il lui fallait une syllabe pour remplir la mesure. Il écrivait, par exemple : « Fraguements, subtiles ressorts, morderont, etc. j> Je passe sur l'orthographe, pour laquelle il affichait un dédain princier. Voltaire rabotait et limait les œuvres mal dégrossies qu'on lui remettait ; il lui fallait donner en marge la raison des changements qu'il proposait; il faisait de la sorte une rhétorique

I. Mémoires inédits de Le Catt, Conservés aux Archives de la maison royale, à Berlin.

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