LES SOUPERS DE POTSDAM
et une poétique à Tusage de son royal élève. Après cela, il était libre ou à peu près, et il en profitait pour avancer ses travaux personnels. Le soir venu, on soupait au château de Potsdam ou dans le petit palais de Sans-Souci. Ces soupers étaient des orgies pour Pesprit bien plus que pour le corps. Parfois, afin que Tabsence des domestiques laissât toute liberté à la causerie, la table montait toute servie de Tétage inférieur à travers le plancher qui s*entr'ouvrait. Cétait alors un pétillement de saillies, une débauche de paradoxes, une éruption de mots crus et de pensées hardies. Frédéric excitait ses convives, loin de les retenir, et, pendant toute la nuit, les bons mots coulaient à flots avec les bons vins. Voltaire brillait là plus que personne, t Un souper sans Voltairç, disait Algarotti^ c'est une bague sans diamant. » Frédéric y figurait aussi avec éclat. Ils en sortaieijt enchantés l'un et Tautre : car ils ne craignaient pas de rivaux dans cette escrime légère où les armes sont des traits d^esprit.
Mais peut-être ces deux hommes avaient-ils trop de points de ressemblance pour vivre longtemps en bonne intelligence. Des nuages apparurent dans le bleu du ciel. C'est d^abord une vilaine affaire dans laquelle Voltaire se trouve impliqué. L'électeur de Saxe avait créé une banque qui avait émis tant de billets que ceux-ci étaient tombés à vil prix. Frédéric, vainqueur de la Saxe, avait stipulé que tous ses sujets porteurs de ces bons en recevraient la valeur nominale. Aussitôt les Prussiens s'étaient hâtés de se procurer à Tel ranger ces papiers tombés à des prix dérisoires, et ils en exigeaient le remboursement intégral. Frédéric, sur des plaintes venues de Dresde, avait dû interdire ce trafic scandaleux. Il continuait pourtant. C'est alors que Voltaire s'entendit avec un juif nommé Abraham Hirsch, pour profiter de cet agiotage. Il lui confia des fonds en recevant comme gage des diamants. Mais le poète conçoit des doutes sur la pro-
bité du juif, il exige la restitution des valeurs qu'il a remises entre ses mains. Refus du juif qui prétend que les brillants ont été achetés et non acceptés comme gage par Voltaire. De là colère, plaintes de Voltaire, arrestation de Hirsch et procès. Il serait peu utile d'entrer dans les détails d'une affaire fort embrouillée et peu intéressante. Disons seulement que Voltaire eut gain de cause, mais il se compromit par des vivacités de langage, par des violences, par des étourderies qui lui étaient assez habituelles. Il remplit Berlin du bruit de sa querelle, et Frédéric, qui n'était pas endurant, lui écrivait à ce propos :
« J'aime des gens doux et paisibles qui ne mettent point dans leur conduite les passions violentes de la tragédie; en cas que vous puissiez vous résoudre à vivre en philosophe, je serai bien aise de vous voir. Mais, si vous vous abandonnez à toutes les fougues de vos passions et que vous en vouliez à tout le monde, vous ne me ferez aucun plaisir de venir ici et vous pouvez tout autant rester à Berlin. »
C'était dur pour un homme qu'on avait appelé avec tant d'insistance. On se raccommoda pourtant. Mais leur amitié avait été frappée d'un coup qui ne pouvait manquer de laisser des traces.
Voltaire sentait sa situation ébranlée. Il avait de bons rapports avec ceux qui partageaient sa réclusion. « Frère Antoine, » comme il se nommait lui-même, se consolait de ses ennuis avec « frère Paul », qui était d'Argens, et avec l'abbé de Prades qui devenait, dans leur langage, a frère Gaillard » . Mais, avec le « frère Prieur » il était moins à l'aise.. Précipité du haut de ses rêves, il se comparaît luimême à cet homme qui, tombant d'un clocher et se trouvant mollement bercé dans l'air, disait : « Pourvu que cela dure I » Voltaire conte bien quelque part qu'un moine qui avait coutume d'opérer des miracles, mais à qui son supé-