ESSAIS LITTERAIRES I I
Le tort de ces prédictions est de venir après coup, quand elles sont accomplies depuis longtemps; prophétiser le passé est le moyen le plus sûr de ne pas se tromper. Ce qui est plus certain, c'est que le jeune Arouet buvait avec avidité aux sources du savoir. Il se plaisait'durant les récréations à assaillir ses maîtres d'une foule de questions auxquelles il n'était pas toujours facile de répondre; l'histoire attirait alors sa curiosité et, comme le disait un de ses professeurs^ il aimait oc à peser dans ses petites balances les grands intérêts de l'Europe •. Mais l'histoire avait déjà une rivale dans son esprit ; c'était la poésie. Le démon des vers s'était emparé de lui. Il en composait en latin, c'était Tusage; il en faisait aussi en français, ce qui scandalisait plus d'un fervent adorateur des vieilles méthodes et des vieilles langues. En ce temps-là, un bon élève de rhétorique ne manquait pas de faire sa tragédie. Le futur auteur de Zaïre fabriqua la sienne : Amulius et Numitor en étaient les héros. Il ne nous reste rien de ce coup d'essai ; mais nous pouvons juger des prémices de son talent par quelques petites pièces qui nous sont restées. Un jour, c'est une tabatière qu'il a fait sauter imprudemment pendant une classe; la pauvre tabatière est confisquée et, pour la ravoir, il est condamné à adresser à son maître une supplique en vers qu'il tourne gaillardement en un quart d'heure. Une autre fois, c'est un invalide qui veut obtenir une grâce du dauphin ; mais le vieux soldat sait mieux se battre que s'exprimer ; l'enfant (car il n"a que treize ans) invoque la Muse et l'invalide reçoit en louis d'or la preuve que sa requête rimée a été bien accueillie. Mais la pièce la plus curieuse, qu'ait composée alors l'apprenti poète, est la traduction en vers français d'une- ode latine qu'un père jésuite avait écrite en l'honneur de sainte Geneviève, patronne de Paris. 11 s'y trouve une strophe où l'auteur dédie à la sainte tous ses
écrits futurs. Quand on songe aux oeuvres postérieures dç celui qui s'appela Voltaire, on se dit que la sainte n'a pas dû recevoir souvent pareille offrande.
Quand ce brillant élève sortit du collège, il emportait de ses maîtres un bon souvenir qui le rendit longtemps indulgent pour la Société de Jésus. Il emportait aussi une vocation bien décidée. Il avait seize ans; le moment était venu de choisir une profession. « Je veux être homme de lettres, » répondit-il à son père qui l'interrogeait sur ses goûts. C'était là une réponse qui a toujours eu le don dp faire froncer le sourcil aux pères de famille. L'honnête notaire eut Feffarement d'une poule qui aurait couvé un œuf d'aigle. Homme de lettres ! Cela voulait dire pour lui « un être inutile à la société, à charge à ses parents, voué à la misère, condamné à mourir de faim ». Au jeune homme qui disait : a Je veux faire des vers », le père répliqua : « Tu feras ton droit. » Ce fut alors une lutte de tous les jours entre ces deux volontés contraires, lutte qui se trouve aux débuts de bien des écrivains, lutte souvent utile où disparaît vaincue la vocation apparente, où se renforce, au contraire, la vocation sérieuse. Ici il ne s'agissait point d'une velléité passagère et le jeune homme le prouva bien. On voulait lui acheter une charge au parlement; car alors le droit de rendre la justice s'achetait comme un fonds de commerce^ et tel fils de famille, tout frais émoulu de l'Université, à peine capable de gérer ses propres biens, pouvait, moyennant deux ou trois cent mille écus, devenir l'arbitre de la .fortune et de la vie de ses concitoyens. Arouet ne se laissa pas tenter par ce moyen facile d'acquérir de la puissance. <c Je ne veux pas, disait-il, d'une consi- « dération qui s'achète. Je saurai m'en faire une qui ne i( coûte rien. »
Il ne prit peut-être pas, pour arriver à ce but, le chemin
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le plus court. Il mena une vie fort dissipée et s'occupa beaucoup plus de ses plaisirs que des vénérables lois de Justinien ou des tortueux détours de la procédure. Aussi son père, pour l'arracher aux séductions trop nombreuses de Paris, Tenvoya-t il en Hollande, en l'attachant à la personne de l'ambassadeur de France en ce pays. Mais ce déplacement ne suffit pas pour calmer Thumeur aventureuse de l'écrivain en herbe. Il trouva dans la ville de La Haye plus de distractions que n'eût souhaité son père. Il y rencontra surtout une jeune fille, fort avenante, qui était d'origine française ; on l'appelait Olympe Dunoyer et Pimpette dans l'intimité. Il s'éprit d'elle ; mais la mère ne le vit pas d'aussi bon œil que la fille; elle rêvait pour son Olympe un riche mariage. Un poète n'était point son affaire. Elle se plaignit à l'ambassadeur des assiduités de notre héros, qui reçut tout à coup l'ordre de rentrer en France. Cet amour contrarié faillit devenir une passion; il prit du moins une couleur tout à fait romanesque ; les deux jeunes* gens s'écrivent, se voient en secret, projettent même de fuir ensemble. Vains projets ! L'amoureux de dix-neuf ans part seul et désespéré pour Paris. C'est alors, entre elle et lui, un échange de lettres passionnées; il se tuera, si elle ne vient pas le rejoindre; elle mourra, si elle n'est pas sa femme. Six mois après, Pimpette devient la femme d'un comte et le pauvre abandonné n'en meurt pas. En souffrit-il ? Il faut le croire, mais il paraît s'être consolé assez vite. 11 pardonna même à la perfide, tout en conservant, dans un coin de son cœur, le frais souvenir de ce premier amour.
Il avait été, du reste, à son retour à Paris, assailli de soucis d'un autre genre. Son père, exaspéré de pareilles fredaines, avait songé, soit à le faire enfermer, soit à l'embarquer pour l'Amérique; il ne s'adoucit qu'à une condition, c'est que le coupable entrerait chez un procureur. Cette fois, il
fallait bieq se soumettre : on peut imaginer que cet étudiant en droit malgré lui tie se distingua pas par son zèle ; mais il est pourtant permis d'assurer que ce séjour dans ce que Boileau appelait l'antre de la chicane ne lui fut point inutile. Il y acquit une entente des affaires qui est rare chez un poète et qui devait rendre plus tard à sa fortune des services signalés.
Cependant, pour les vers, le futur avocat faisait des infidélités aux Pandectes et à tous les codes. Ce fut toujours le privilège de cet esprit merveilleusement actif et facile de mener de front deux ou trois études différentes. Il envoyait à l'Académie française une pièce de poésie sur un sujet de concours qu'elle avait proposé suivant l'usage. Qui douterait de la piété de l'auteur à voir les premiers vers composés par lui ? Il s'agissait, cette année-là, de là reconstruction du chœur de Notre-Dame. La pièce du jeune poète, quoique fort orthodoxe, n'eut pas le prix : une intrigue académique l'en priva injustement. Supporter patiemment une injustice ne fut jamais la vertu de ce caractère bouillant; aussi une satire très mordante vint-elle bientôt punir l'Académie de son arrêt mal justifié. Il y aurait eu quelque présomption à mettre ainsi en doute la compétence ou l'équité des juges, si Arouet le Jeune, comme il signait pour se distinguer de son frère, n'avait joui déjà dans le nxonde d'une réputation fort méritée. Un petit cercle d'amis savait, dès lors, apprécier son esprit, et ces amis méritent quelques mots au passage. Ils n'étaient pas les premiers venus, et ils ont même laissé sur son talent naissant et sur son caractère * à peine formé une empreinte ineffaçable.
On était alors aux dernières années du roi Louis XIV, et
déjà son œuvre croulait de toutes parts. A Versailles, dans
! son palais, il ne manquait pas sans doute de courtisans dé-
\ vois par flatterie; on n'y osait guère penser tout haut; on
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craignait presque d*y penser tout bas; mais à Paris déjà Ton était Jas de la contrainte qui pesait sur les esprits; on commençait à secouer le joug des dogmes politiques et religieux.
C'est ainsi qu autour des princes de Vendôme se réunissait une petite société frondeuse, épicurienne, libre dans ses idées, ses propos et ses mœurs ; par haine de l'hypocrisie à la mode, elle se jetait volontiers dans l'excès contraire. Elle faisait parade de cynisme et d'impiété ! Cette société est connue sous le nom de société du Temple, parce qu'elle se réunissait dans un vieux bâtiment, moitié forteresse et moitié palais, qui avait jadis appartenu aux Templiers. Le Temple était devenu la propriété d'un prince de la maison de Vendôme. Or, les Vendômes touchaient de près à la famille royale. C'est pourquoi ce foyer d'opposition sourde, ce petit cénacle de libres viveurs et de libres penseurs fut toléré, quoique fort mal vu. Là, dans des soupers recherchés, pétillaient les bons vins et les bons mots; on y riait de tout, de Phomme et de Dieu ; on s'y raillait de la vertu des femmes comme des miracles ; on n'y respectait rien, sauf peut-être l'esprit.
La poésie, en effet, était de toutes les fêtes. Les gens de lettres, pour peu qu'ils eussent du tact et du talent, étaient accueillis à bras ouverts; ils avaient leur franc-parler, ils étaient traités en égaux par leurs nobles hôtes ; des abbés, plus païens que chrétiens, menaient le branle de la gaîté ; ils chantaient, comme La Fare ou Chaulieu, le plaisir, la paresse, la vie facile et molle ; ils avaient pris pour texte de leurs sermons d'un nouveau genre la maxime antique : Hâtez-vous ! Jouissez I
Un de ces hommes d'Eglise qui Tétaient si peu, l'abbé de Châteauneuf, était parrain d'Arouet. C'est grâce à lui que le jeune homme fut de très bonne heure admis dans cette
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société tout imprégnée d'un esprit de réaction contre les croyances et les mœurs du xvii« siècle. Alors quUl était encore au collège, il avait été présenté à la vieille Ninon de Lenclos, qui avait, elle aussi, préconisé autant que mis en pratique les doctrines d'Epicure. Elle lui avait même, dit-on, légué deux mille francs pour acheter des livres.
C'était un premier pas ; son entrée au Temple en fut un second dans la même voie. Il s'y distingua bientôt par ses saillies, son enjouement, sa finesse; il devint bien vite un des poètes attitrés de la société et, dans ses œuvres, un bon nombre de pièces coulantes, gracieuses, pleines d'une verve et d'une morale faciles, attestent son passage au milieu des libertins élégants qu'il fréquenta lors de son début dans le monde. Qui mesurera leur influence sur son caractère et sur son esprit? 11 était à l'âge où l'exemple d'autrui a le plus de pouvoir, où, par crainte de paraître niais ou simplement naïf, le jeune homme affecte dans ses discours comme dans ses actes plus de désinvolture et de hardiesse qu'il n*en a. Aussi prit-il là, en matière religieuse surtout^ une liberté d'allure qu'il conserva jusqu'à son dernier jour.
D'ailleurs, il faut le dire, il suivait ainsi un courant général. Les habitués du Temple n'ont été que les précurseurs d'un mouvement qui devait emporter bientôt la nation tout entière. C'est une loi de l'histoire que les extrêmes se touchent ou, pour mieux dire encore, s'appellent, s'engendrent l'un l'autre. Le xvii® siècle avait imposé la foi avec tant de violence que le doute avait germé dans une foule d'intelligences. Il avait tant abusé de l'autorité que Tesprit de liberté se réveillait avec une force irrésistible. Voltaire se trouve ainsi en harmonie avec ses contemporains ; il est à la fois effet et cause du grand changement qui commence alors. Il va exprimer avec éclat la tendance
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générale, condenser des idées qui flottent autour de lui, dire mieux que les autres ce que les autres pensent. C'est ce qui explique son succès et sa puissance. On connaît ce mot plaisant prêté à je ne sais plus quel chef de bandes indisciplinées : a II faut bien que je les suive : je suis leur chef. » Eh bien I on peut dire aussi qu'un grand homme n'est reconnu comme tel qu'à condition de suivre le courant qui l'entraîne et le soutient.