VOLTAIRE A SANS-SOUCI 9I
de marcher sur les brisées du roi son maître, lui apportait pour la corriger quelqu'une de ses élucubrations : « Attendez 1, dit Voltaire, « je lave le linge sale de Sa Majesté. Le vôtre aura son tour plus tard. » Il aurait même, dans un accès d*impatience, laissé tomber ces mots peu flatteurs pour le talent de son disciple couronné : « Cet homme, c'est César et Tabbé Cotin. »
Frédéric n'était pas en reste avec son hôte de procédés injurieux. Il Tavait logé à Sans-Souci dans une chambre peinte en jaune, couleur de Tenvie, disaït-il à qui voulait l'entendre; sur les murs étaient figurés des singes et des perroquets qui se balançaient suspendus à des lianes ; c'étaient, disait-il encore, des portraits de l'écrivain français. Faut-il descendre encore à des détails plus mesquins? Le roi avait permis à Voltaire d'inviter six personnes à sa table : or Voltaire eut le tort d'en inviter huit. Aussitôt il s'aperçut qu'on lui fournissait du sucre et du chocolat frelatés, qu'on lui rognait sa ration de sucre. Il s'en plaignit ; le roi répondit qu'il donnerait des ordres pour faire cesser ces étranges vexations. Il n'en fut rien : Voltaire imagine alors un moyen de prendre sa revanche : on lui donnait abondance de bougies ; il revend celles qu'il a en trop et le soir, quand il passe dans l'antichambre, il emporte qtielqu'une de celles qui s'y trouvent. « C'est pour mon sucre, » réplique-t-il à ceux qui s'étonnent de ce petit trafic. C'est ainsi entre les deux grands hommes une lutte de petitesses, et, dans cette rivalité de lésineries, on ne sait vraiment à qui donner la palme.
Quoi qu'on puisse rabattre de ces historiettes aussi connues que peu certaines, il était évident que l'aigreur se glissait peu à peu dans les rapports de ces deux puissances. Il ne fallait qu'une occasion pour amener une rupture ouverte : il s'en présenta plusieurs.
Une espèce d'aventurier littéraire, nommé La Beaumelle, qui parcourait l'Europe en quête de pensions et qui possédait plus de vanité que de talent, avait récemment fait paraître un petit volume intitulé Mes pensées. Il eut Tidée de venir chercher fortune à Berlin et il y arriva muni d'une singulière recommandation. Il comparait dans son livre les gens de lettres qui entouraient Frédéric à ces singes et à ces nains que les rois du moyen âge aimaient à entretenir autour d'eux. Il fut, comme il était naturel, assez mal reçu de ceux qu'il traitait de la sorte : il voulut se venger de ce mauvais accueil et il ne fut pas longtemps à trouver le moyen qu'il cherchait. Voltaire venait de publier son Siècle de Louis XIV, qui avait alors en France le plus grand retentissement. La Beaumelle le critiqua vivement, ce qui était son droit; mais, de plus, il imagina, ce qui était plus lucratif qu'honnête, de rééditer à son profit le livre de Voltaire, eil l'enrichissant, il est vrai, d'un commentaire injurieux pour Fauteur. De tous côtés, dans des villes de Prusse, parurent des contrefaçons de l'ouvrage, sans que Frédéric daignât rien faire pour arrêter ce brigandage littéraire. C'était là un nouveau froissement et ce qu'il y avait de plus grave, c'est que La Beaumelle était en dessous poussé ou tout au moins soutenu par un personnage d'importance : c'était Maupertuis, qui va maintenant passer du second plan au premier.
Le président perpétuel de l'Académie de Berlin avait été quelque peu rejeté dans l'ombre par la présence de Voltaire, et il n'était pas homme à supporter patiemment cette éclipse. La gloire de son rival lui semblait un vol fait à la sienne ; son caractère impérieux se révoltait contre une supériorité qu'il ne pouvait s'empêcher de sentir. Au dire de Frédéric lui-même \ « il était enclin aux petites jalousies,