‹ Vie de VoltaireChapitre 31 sur 85 · I . Mémoires de Le Catt · texte numérisé non relu

I . Mémoires de Le Catt

brutalement honnête homme, à mille lieues de l'aménité de Voltaire ». Celui-ci, au temps oti il n'était pas encore brouillé avec Maupertuis, lui appliquait déjà ce vers :

Ah ! réprimez en vous cette ardeur de régner.

A plusieurs reprises, il y avait eu entre eux échange de mots piquants. C'est le président qui aurait rapporté au roi le mot imprudent par lequel le poète s'érigeait « en blanchisseuse de Sa Majesté ». Cette sourde antipathie ne pouvait manquer de se changer en guerre ouverte.

Maupertuis venait de développer une théorie dont il croyait être Tinventeur. Il avait remarqué qu*en toutes circonstances la nature économise lefTort et fait les plus grandes choses avec le moins de travail possible. C'est ce qu'il appelait le principe de la moindre quantité d'action. Il annonçait au monde entier une découverte féconde, disait-il, en grandes conséquences. Or, un autre académicien de Berlin, un Allemand nommé Kœnig, publiait au même moment un mémoire contenant le fragment d'une lettre de Leibnitz, où la même idée se trouvait exprimée. C'était enlever à Maupertuis la paternité de sa découverte ; c'était le réduire à n'être plus que l'Améric Vespuce de cette région nouvelle dont il prétendait être le Christophe Colomb. Le mémoire, chose bizarre, avait été soumis au président qui l'avait approuvé, sans doute sans l'avoir lu. Mais, quand il eut appris ce qu'il contenait, sa fureur fut extrême et s'emporta en injures des plus gravés. Kœnig avait cité de mémoire la lettre de Leibnitz qu'il avait lue jadis, mais dont il n'avait plus Toriginal. C'en fut assez pour qu'il fût traité de faussaire, accusé de l'avoir supposée, poursuivi avec un acharnement impitoyable. Maupertuis le fit condamner par l'Académie dont il était le maître plus encore que le président et le contraignit ainsi à donner sa démission.

La querelle en était là; Kœnlg élaborait lentement une volumineuse réplique; tout le monde savant glosait sur cette étrange affaire, quand tout à coup paraît une petite brochure intitulée : Réponse (Tun académicien de Paris à un académicien de Berlin, C'était, sous forme de lettre, un précis très serré, très modéré aussi, de ce qui s'était passé entre les deux géomètres. Maupertuis n^y avait pas le beau rôle. La brochure était anonyme : on ne savait à qui l'attribuer; on soupçonna Voltaire, qui avait déjà sur la conscience plusieurs de ces méfaits anonymes. Suivant sa coutume, il se défendit d'en être l'auteur. Mais on y reconnaissait sa touche et le secret ne fut pas si bien gardé qu'il n'arrivât aux oreilles de Frédéric. Or, le roi tenait à son président, qui était Tâme de son Académie ; il en avait besoin pour donner quelque vie à une institution longtemps demi-morte. Il n'hésita pas, pour le protéger, à entrer luimême en campagne. Il lança une Lettre d*un académicien de Berlin à un académicien de Paris; là, avec une insolence toute royale, il traitait la première brochure de « libelle infâme > et l'auteur, quel qu'il fût, de « misérable i. Frédéric avait cru, lui aussi, en prenant les armes, devoir cacher son nom. Mais il se révélait bientôt et il est aisé d'imaginer que les injures anonymes dont Voltaire avait été gratifié ne lui semblèrent pas plus faciles à digérer, dès qu'elles furent placées sous le nom du roi.

S'il eût été prudent, il se fût enveloppé alors d'un profond silence. Mais il s'ennuyait; Kœnig était son ami, Maupertuis son ennemi, et celui-ci lui fournissait une si belle occasion de le tourner en ridicule qu'il n'eut pas la force de se priver de ce petit plaisir. Le président venait, en effet, de faire paraître un volume de Lettres où l'on rencontre des choses vraiment étranges. Le géomètre y propose sérieusement qu'on creuse un grand trou pour pénétrer au centre

de la terre, qu^au lieu d^enseîgner péniblement le latin à des enfants on crée une vllPe latine, où Ton ne parlerait, prêcherait, écrirait qu'en latin et où la jeunesse de toute l'Europe apprendrait en moins de rien la langue de Cicèron ; qu'on emploie les condamnés à mort à des expériences scientifiques ; qu'on dissèque, par exemple, leurs cerveaux vivants et qu'on recherche ainsi l'endroit où l'âme est logée. Il y a dans ces lettres bien d'autres singularités. Pour un railleur comme Voltaire, c'était Là une bonne aubaine, et il ne put résister à la démangeaison de bafouer le pauvre président. Par un reste de prudence. Voltaire se garde bien de se mettre en scène. Comme Maupertuisa fort malmené les médecins, c'est le « docteur Akakia, médecin du pape », qui est censé composer contre lui une petite diatribe. Que disje, contre lui ? Le bon Akakia ne veut pas croire qu'un illustre président soit l'auteur de ces billevesées; il suppose que c'est quelque jeune fou qui s'est emparé d'un nom vénéré et qui a besoin d'une verte leçon. La leçon ne laissa rien à désirer et jamais Voltaire n'avait manié avec plus de légèreté une plume plus acérée. Le président et ses livres furent disséqués tout vivants avec une verve endiablée. Il faut entendre de quel ton les • professeurs du collège de la Sapience » jugent les productions du jeune audacieux 'qui a osé se faire passer pour Maupertuis :

a ... Il se peut faire que le candidat ait cru inventer quelque chose après Leibnitz; mais nous dirons à ce jeune homme que ce n'est pas lui qui a inventé la poudre...

« Nous passons plusieurs choses qui fatigueraient la patience du lecteur et l'intelligence de M. l'Inquisiteur; mais nous croyons qu'il sera fort surpris d'apprendre que le jeune étudiant veuille absolument disséquer des cerveaux de géants hauts de douze pieds pour sonder la nature de l'intelligence

humaine. Nous prenons cette occasion de divertir M. l'Inquisiteur.

ce Mais M. l'Inquisiteur ne rira plus, quand il verra que tout le monde peut devenir prophète ; car Tauteur ne trouve pas plus de difficultés à voir l'avenir que le passé. Il avoue que les raisons en faveur de l'astrologie judiciaire sont aussi fortes que les raisons contre elle... Il espère qu'un peu plus de chaleur et d'exaltation dans l'imagination ffourra servir à montrer Tavenir, comme la mémoire montre le passé.

« Nous jugeons unanimement que sa cervelle est fort exaltée et qu'il va bientôt prophétiser. Nous ne savons pas encore s'il sera des grands ou des petits prophètes... ; mais, si son âme exaltée a vu l'avenir, n'y a-t-elle pas vu un peu de ridicule?...

«... Il doit encore être assuré qu'il lui sera difficile de faire, comme il le prétend, un trou qui aille jusqu'au centre de la terre (oîi il veut apparemment se cacher de honte d'avoir avancé de telles choses). Ce trou exigerait qu'on excavât au moins trois ou quatre cents lieues de pays, ce qui pourrait déranger le système de la balance de l'Europe. On ne le suivra pas dans son trou non plus que sous le pôle... »

Un homme ainsi passé par les verges a bien de la peine à se relejver, même quand il a raison. Mais, s'il a tort, il est frappé d'un coup qui le tue pour jamais dans l'opinion. Il y avait là de quoi décrier pour toujours Maupertuis et pour longtemps l'Académie de Berlin. Aussi peut-on juger de la colère de Frédéric, quand il sut que le terrible pamphlet s'imprimait en secret et allait éclater comme une bombe au sein de sa capitale.

S'il faut en croire certains chroniqueurs, Frédéric rit beaucoup en lisant cette critique enragée. Mais il pria le

poète de lui sacrifier sa vengeance. H voulut encore savourer une fois toutes ces plaisanteries si amusantes; il les relut avec Voltaire. Quand on était au bout d'un cahier, on le jetait au feu et Frédéric s'écriait : « O Vulcain ! dieu vorace, dieu cruel! Tiens! dévore! voilà ta proie! » Le conte est joli, mais c'est grand dommage qu*il ait peu de chances d'être yrai, si l'on en juge par le billet suivant qui ne respire pas la tendresse pour Voltaire :

« Votre efronterie m'étone après ce que vous venez de faire et qui est clair come le jour. Vous persistez au lieu de vous avouer coupable. Ne vous imaginez pas que vous ferez croire que le noir est blanc ; quand on ne voit pas, c'est qu'on ne veut pas tout voir; mais si vo,us poussiez l'affaire à bout, je ferai tout imprimer et l'on verra que, si vos ouvrages méritent qu'on vous élève dts statues, votre conduite vous mériterait des chaînes t&...

Le roi ne se contenta pas de ces reproches amers : il forçait Voltaire à signer un engagement oîi il promettait solennellement de n'écrire contre personne, tant qu'il aurait l'honneur de loger au château de Sa Majesté. Mais la promesse venait un peu tard. La Diatribe du docteur Akakia courait déjà la poste, elle s'imprimait à l'étranger, elle rentrait en cachette à Berlin, elle était lue, admirée, saluée d'un immense éclat de rire; et le malheureux président, malgré les précautions du roi, se trouva renversé du haut de son piédestal dans la boue. C'était un hotnme exécuté, voué dès lors à rimmortalité du ridicule.

Frédéric n'avait plus à ménager Voltaire. Il fit brûler solennellement la Diatribe, ce qui put consoler Maupertuis, mais ne le guérit pas. Ce fut même, suivant quelques témoins suspects, un nouveau prétexte à sarcasmes. Voltaire aurait dit en regardant le bûcher où se consumait son ■pauvre docteur : « Voyez donc! quelle vapeur noire et

gS VIE DE VOLTAIRE

« épaisse ! Cest l'esprit de Maupertuis qui s'en va en fu- < mée. »

Il raillait en public; mais à huis-clos il épanchait sa bile en paroles amères. « Roi Vandale ! s'écriait-il. * Il me tue^ « moi qui lui ai corrigé sa prose insipide et ses vers prosaï- € ques. » Voltaire parlait ainsi devant Tabbé de Prades, sans se douter que < frère Gaillard >, cet ami de la veille, était envoyé par le roi et chargé de tout lui rapporter. On devine aisément l'effet que produisaient ces emportements sur l'esprit de Frédéric. Aussi était-ce maintenant à Voltaire d'avoir peur.

Il ne songeait qu'aux moyens de quitter Berlin ; vainqueur sans doute, mais l'amertume dans l'âme et dégoûté profondément des amitiés royales, il écrivait alors à sa nièce, Madame Denis :

« Comme Je n'ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu'à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.

« Je vois bien qu'on a pressé l'orange, il faut penser à sauver l'écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un ipetit dictionnaire à l'usage des rois :

<c Mon ami, signifie : mon esclave.

c Mon cher ami veut dire : vous m'êtes plus qu'indifférent»

<c Entendez par je vous rendrai heureux : je vous souffrirai tant que j'aurai besoin de vous.

« Soupez avec moi ce soir signifie : je me moquerai de vous ce soir.

« Le dictionnaire peut être long; c'est un article à mettre dans l'Encyclopédie. »

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