‹ Vie de VoltaireChapitre 32 sur 85 · I . Mémoires de Le Catt · texte numérisé non relu

I . Mémoires de Le Catt

DÉFART DE BERLIN g 9

Mais ce n'était pas chose facile de quitter « le palais d'Alcine ». Voltaire devait y mettre toutes les formes possibles et il n'était pas sûr que Frédéric consentît à le laisser aller : car c'était un des travers, je dirais presque une des manies, du roi de ne pas vouloir permettre à ses courtisans les plus intimes de partir, alors même qu'il était en très mauvais termes avec eux. Voltaire commença par renvoyer au prince <c les brimborions », comme il disait, dont il avait été honoré, c'esj-à-dire la croix et la clef de chambellan. Il affectait d'être désolé ; il adressait en même temps au roi ce quatrain tout à fait câlin :

Je les reçus avec tendresse, Je vous les rends avec douleur ; C'est ainsi qu'un amant, dans son extrême ardeur, Rend le portrait de sa maîtresse.

Frédéric était fort embarrassé. Il eût voulu garder encore Voltaire ; il savait qu'il ne remplacerait pas aisément cet esprit étincelant; il l'obligeait à reprendre les titres et décorations dont le poète voulait se démettre ; il semblait même lui rendre sa faveur, il le priait d'assister, comme autrefois, aux soupers de Sans-Souci. Mais la confiance entre eux ne pouvait plus exister : l'amitié est une plante qui ne refleurit guère, une fois qu'elle a été brisée. Voltaire n'était pas fâché de paraître rentré en grâce ; il faisait sonner bien haut à ses amis de Paris ce retour d'amabilité royale; mais il ne songeait qu'à partir le plus vite possible. Il avait toujours, en pareille occurrence, un prétexte tout prêt. C'était sa santé précaire. Il trouvait à point nommé une maladie toute prête et c'est ainsi que son médecin lui ordonna justement d'aller prendre les eaux de Plombières. Frédéric riposta en disant qu'il y avait des eaux tout aussi efficaces en Silésie. Voltaire objecta le climat et fit de son

départ pour Plombières le refrain de toutes ses conversations. Frédéric finit par perdre patience et accorda d'une façon maussade ce congé qu'il ne pouvait plus décemment refuser. Voltaire promettait de revenir : mais le roi et lui savaient parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point. Une fois le mot décisif lâché par le roi, il partit sans perdre un instant, mettant autant d'empressement à quitter Berlin qu'il en a\ait mis à y accourir.

Voltaire se croyait tout à fait tiré des grififes de Frédéric II, une fois qu'il eut franchi les frontières de Prusse; aussi se mit-il à voyager à son aise. Obligé de quitter Berlin, pendant que Maupertuis y restait, il avait une apparence de revanche à prendre, un supplément de vengeance à exercer. Il lança de Leipsick un nouvel opuscule intitulé : Traité de paix. Sous prétexte de rédiger les conditions d'un accord imaginaire survenu entre Kœnig et son adversaire, Voltaire décochait de nouvelles flèches au Président.

« Si nous allons aux terres Australes, nous promettons à l'Académie de lui amener quatre géants hauts de douze pieds et quatre hommes velus avec de longues queues; nous les ferons disséquer tout vivants, sans prétendre pour cela connaître mieux la nature de l'âme que nous ne la connaissons aujourd'hui ; mais il est toujours bon, pour le progrès des sciences, d'avoir de grands hommes à disséquer.

« A l'égard du trou que nous voulions percer jusqu'au noyau de la terre, nous nous désistons formellement de cette entreprise ; car, quoique la vérité soit au fond d'un puits, ce puits serait trop difficile à faire. Les ouvriers de la tour de Babel sont morts ; aucun ne veut se charger de notre trou, parce que l'ouverture serait un peu trop grande et qu'il faudrait excaver au moins toute l'Allemagne... Ainsi nous laisserons la face du monde telle qu'elle est; nous nous défierons de nous-mêmes toutes les fois que nous vou-

LE DOCTEUR AKAKIA 10 1

drons creuser et nous nous arrêterons constamment à la superficie des choses. »

Maupertuis commit alors une faute de plus. Il envoya à son ennemi une lettre écrite d'un ton de matamore et qui pouvait passer pour un véritable cartel. Or, Voltaire malade, Voltaire frisant la soixantaine, n'avait pas la moindre envie de se battre en duel. Il ne vit là qu'un nouveau texte à plaisanteries et, sous le nom du bon docteur Akakia, il riposta gaîment au malencontreux président. Il feint d'avoir peur ; il appelle à son secours écoliers et professeurs de l'Université, marchands et habitants de Leipsick, médecins et apothicaires; il fait insérer dans les journaux et afficher dans les rues l'avis suivant :

« Un quidam ayant écrit une lettre à un habitant de Leipsick, par laquelle il menace ledit habitant de l'assassiner et, les assassinats étant visiblement contraires aux privilèges de la Foire, on prie tous et chacun de donner connaissance dudit quidam, quand il se présentera aux portes de Leipsick. C*est un philosophe qui marche en raison composée de Tair distrait et de Tair précipité, l'œil rond et petit et la perruque de même, le nez écrasé, la physionomie mauvaise; ayant le visage plein et l'esprit plein de lui-même, portant toujours scalpel en poche pour disséquer les géants dé haute taille. Ceux qui en donneront connaissance auront mille ducats de récompense assignés sur les fonds de la ville Latine que ledit quidam fait bâtir ou sur la première comète d'or et de diamant qui doit tomber incessamment sur la terre, selon les prédictions dudit quidam philosophe et assassin. »

Ainsi garanti contre une attaque inopinée, le docteur Akakia se fait un plaisir de répondre à la missive qu'il a reçue :

« Monsieur le Président, a J*ai reçu la lettre dont vous m'honorez. Vous m'appre-

nez que vous vous portez bien, que vos forces sont entièrement revenues et que vous me menacez de venir m'assassiner... Quelle ingratitude envers votre pauvre médecin Aka-

kia! Ce procédé n'est ni d'un président d'Académie ni

d'un bon chrétien, tel que vous êtes. Je vous fais mon compliment sur votre bonne santé; mais je n'ai pas tant de force que vous. Je suis au lit depuis quinze jours et je vous prie de différer la petite expérience de physique que vous voulez faire. Vous voulez peut-être me disséquer ? Mais songez que je ne suis pas un géant des terres Australes et que mon cerveau est si petit que la découverte de ses fibres ne vous donnera aucune notion de l'âme. De plus, si vous me tuez, ayez la bonté de vous souvenir que M. de la Beaumelle m^a promis de me poursuivre jusqu'aux enfers ; il ne manquera pas de m'y aller chercher; quoique le trou qu'on doit creuser par votre ordre jusqu'au centre de la terre et qui doit mener tout droit en enfer, ne soit pas encore commencé, il y a d'autres moyens d'y aller, et il se trouvera que je serai malmené dans l'autre monde, comme vous m'avez persécuté dans celui-ci. Voudriezvous, Monsieur, pousser l'animosité si loin?

« Ayez encore la bonté de faire une petite attention : pour peu que vous vouliez exalter votre âme pour voir clairement l'avenir, vous verrez que si vous venez m'assassiner à Leipsick, oti vous n'êtes pas plus aimé qu'ailleurs et oîi votre lettre est déposée, vous courez quelque risque d'être pendu, ce qui avancerait trop le moment de votre maturité et serait peu convenable à un président d'Académie...

a Au reste, je suis encore bien faible ; vous me trouverez au lit et je ne pourrai que vous jeter à la tête ma seringue et mon pot de chambre ; mais, dès que j'aurai un peu de force, je ferai charger mes pistolets « cum pulvere pyreo », et^ en multipliant la masse par le carré de la vitesse jusqu'à

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ce que Taction et vous soyez réduits à zéro, Je vous mettrai du plomb dans la cervelle ; elle paraît en avoir besoin.

« Il sera triste pour vous que les Allemands... aient inventé la poudre, comme vous devez vous plaindre qu'ils Client inventé Timprimerie.

« Adieu, mon cher président,

Akakia. »

« P. S. — Comme il y a ici cinquante à soixante personnes qui ont pris la liberté de se moquer prodigieusement de vous, elles demandent quel jour vous prétendez les assassiner. »

Ce fut dans toute l'Allemagne, dans toute l'Europe, un nouvel éclat de rire, et Maupertuis ne gagna pas autre chose à sa folle équipée que d'être proprement achevé.

Cette dernière victoire de Voltaire eut pourtant pour lui des conséquences fâcheuses. Elle porta aux dernières limites l'exaspération de Frédéric. Il ne parlait plus de son ancien ami que comme d'un scélérat méritant d'être rompu sur la roue ; il se chargeait encore de répondre au nom de Maupertuis et envoyait au vainqueur toute une longue liste d'invectives : s'il faut tout dire, il n'était pas trop rassuré pour son propre compte ; il craignait que la majesté royale ne suffît pas à le protéger contre un homme qui saurait bien, s'il le voulait, faire rire tout le monde aux dépens du philosophe de Sans-Souci. Mais Voltaire ne songeait pas à mal ; il continuait paisiblement sa route, hébergé dans deux ou trois cours princières ; et, le 3i mai 1753, il entrait dans la ville de Francfort-sur-le-Main, sans se douter de Torage qui allait y fondre sur lui.

Voltaire y avait été précédé par des ordres du roi de Prusse enjoignant de lui reprendre, de gré ou de force, la clef de chambellan/ la croix et le ruban de Tordre du Mérite,

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