‹ Vie de VoltaireChapitre 33 sur 85 · KRANCCORT-SUR-LE-MAIN · texte numérisé non relu

KRANCCORT-SUR-LE-MAIN

VOLTAIRE À FRANCFORT Io5

tous les manuscrits où Ton reconnaîtrait la main de Frédéric, enfin un volume de poésies, qui était aussi Tœuvre du roi-poète. Le résident prussien, nommé Freytag, devait arrêter Voltaire jusqu'à ce qu'il eût rendu tous les objets en question. Aussi à peine Voltaire était-il descendu dans un hôtel de Francfort qu'il s'y trouvait consigné; il y recevait la visite peu cordiale du résident flanqué d'un officier prussien et il y écoutait avec surprise le singulier message dont ils étaient chargés. Voltaire pouvait s'étonner d'être ainsi appréhendé au corps sur un territoire qui n'appartenait pas au roi : mais ce n'était pas la dernière fois que le droit devait céder devant la force et que la soi-disant ville libre de Francfort devait être violée par les Prussiens. Il ne fit pas toutefois de difficulté : il restitua sans peine le ruban, la croix et la clef qu'il avait déjà une fois rendus à Frédéric; quant à Vœuvre de poésie^ il déclara que ses ballots étaient à Leipsick, mais qu'à leur arrivée il ne demandait pas mieux que de se dessaisir de ce précieux ouvrage. Tout paraît arrangé; on écrit à Leipsick; on promet de le laisser partir dès que les bagages seront parvenus à Francfort. Voltaire travaille tranquillement; mais les jours se passent et rien n'arrive ; confiné dans sa chambre, assailli de visiteurs qui viennent le considérer comme une bête curieuse, il s'impatiente, il s'irrite de se sentir ainsi retenu contre tout droit de gens; il s'exalte peu à peu, il proteste, il s'adresse au bourgmestre, il s'adresse à l'empereur d'Allemagne, puisquef Francfort est ville impériale.

Pendant qu'il se dépite, arrive sa nièce, madame Denis ; elle écrit à Frédéric ; elle lui rappelle ces mots tracés de sa main aux jours de la lune de miel : <t Je serais au désespoir < d'être cause du malheur de mon ennemi ; comment pour- « rais-je l'être du malheur de mon ami? » Mais oîi étaient les neiges dantan? Frédéric ne répond pas. Pendant ce

temps, au bout de dix-huit jours d'attente, le ballot arrive enfin de Leîpsick. Mais (scrupule imprévu!) le résident prussien n'ose ouvrir la caisse; il lui faut des ordres nouveaux; Voltaire offre en vain de rendre tout ce qu'on voudra, il se voit encore retenu en dépit de promesses formelles, et alors il bondit de colère; il est hors de lui, il s'imagine qu'on veut le garder prisonnier, il ne rêve plus que la fuite, il élude la surveillance dont il est l'objet, monte en voiture, enfile la route de France; mais Freytag court après lui et le rattrape juste à la frontière. Résister eût été folie, d^autant plus que le bon résident était armé et déclara plus tard qu'il n'eût pas hésité à loger une balle dans la tête du. fugitif. Voltaire est alors, comme un malfaiteur, ramené de force à travers les rues de Francfort où la foule s'est amassée; arrivé à l'hôtel, il est gracieusement allégé de sa montre, de son argent, de ses bijoux, voire même de sa tabatière. Tout à coup il disparaît par une porte entr'ouverte; on croit qu'il se sauve de nouveau. On se précipite à sa suite; et c'est une scène digne de M. Pourceaugnac. Voltaire ne parvient pas même à se dégager de ses gardiens en criant : « Ne puis- je donc pas pourvoir aux besoins de la nature? » Dès lors on l'interne dans sa chambre avec trois soldats la baïonnette au bout du fusil. Son secrétaire se plaint du traitement fait à son maître : on le traite de même. Madame Denis proteste auprès du bourgmestre. M. le Résident l'appelle a effrontée drôlesse » et la fait arrêter par trois soldats, qui la suivent jusque dans sa chambre, toujours la baïonnette au bout du fusil, et qui, suivant l'expression de Voltaire, lui tiennent lieu de rideaux et de femmes de chambre.

Pendant que se passent ces événements tragi-comiques, arrive une lettre de Frédéric ordonnant de mettre en liberté Voltaire, quand même le fatal ballot ne serait pas arrivé.

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