‹ Vie de VoltaireChapitre 38 sur 85 · LES PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

LES PHILOSOPHES

sentait bien. Aussi dit-il adieu à l'Alsace en se tournant du côté d'un pays plus libre, du côté de la Suisse. Déjà il avait écrit de Berlin aux avoyers de Berne pour tâter le terrain : c'était un vieux projet qui allait passer de Tétat de rêve à celui de réalité.

Voltaire commençait une vie nouvelle ; pour la comprendre, il faut connaître la situation intellectuelle de la France, au moment où il rentrait ainsi dans le courant français.

La littérature française, pendant le xviii® siècle, a certains caractères qui persistent d'un bout à l'autre. Cest ainsi qu'elle est polémique, militante. Les écrivains ne se contentent plus de plaire au public : ils veulent agir sur lui. Ils veulent faire pénétrer dans les esprits leurs idées; ils veulent instruire, corriger, convaincre ceux qui les écoutent; ils préparent une réforme, une métamorphose complète de la société. Tout ce qu'ils écrivent prend un caractère pratique; ils ne perdent Jamais de vue le but qu'ils poursuivent. Tout devient prétexte à thèse, à attaques contre ce qui les environne; au théâtre, dans le roman, dans les poèmes épiques, partout, en un mot, se glisse la critique des abus, des croyances, des institutions. Ce n'est pas tout. Cette littérature de combat est en même temps philosophique. Le xvHi® siècle s'est appelé lui-même « le siècle de la philosophie »; mais il faut bien comprendre le sens de ce mot à cette époque. Il désigne une disposition habituelle de l'esprit à chercher l'explication des choses, à tout soumettre au contrôle de la raison individuelle, à porter partout le doute et l'examen. C'est, comme on l'a dit, plutôt une direction qu'une doctrine. Pour s'ériger alors en philosophe, pas n'est besoin d'études spéciales et d'opinions bien arrêtées sur la destinée de l'homme. Il suffit de se déclarer libre de toute croyance préconçue, de tout préjugé, pour employer le mot

consacré dont on use et abuse à cette époque. Aussi les écrivains, j'entends ceux qui sont novateurs à un degré quelconque, forment-ils un parti compact : serrés les uns contre les autres, ils sUntitulent les philosophes et ils réunissent leurs forces contre l'ennemi commun, le clergé d'abord, TEtat ensuite.

Il en fut ainsi jusqu'à la Révolution française, où les théories sortirent des livres pour courir les rues. Mais dans ce grand mouvement d'idées, qui devait transformer la France, le milieu du xviii® siècle est une date importante.

C'est le moment oîi les philosophes essayent d'élever en commun un monument où sera résumée la science de leur temps ; cet édifice immense, c'est Y Encyclopédie, dictionnaire énorme dont la lourde masse est animée de l'esprit nouveau, gigantesque machine de guerre destinée à battre en brèche les remparts et les fondements de l'ancienne societe.

Au point de vue religieux, la guerre que Voltaire et bien d'autres ont faite au christianisme a déjà porté des fruits. Le clergé sent son pouvoir ébranlé ; il a perdu son empire sur les âmes et même il est menacé de perdre ses biens et ses privilèges. Bientôt l'ardeur de nier ne fait plus grâce à aucune croyance religieuse. Les déistes paraissent des attardés : l'athéisme marche le front levé et s'étale dans les salons comme dans les livres. Hume, le célèbre historien anglais, fut un jour invité chez le baron d'Holbach, celui qu'on appelait le maître d'hôtel de la philosophie, parce que ses soupers étaient le rendez-vous des plus hardis libres penseurs. Hume disait qu'il n'avait jamais vu d'athée. — <c Regardez autour de vous, lui dit son voisin. Nous som- « mes dix-huit à table; eh bien! il y en a quinze qui ne « croient pas à l'existence de Dieu et les trois autres ne sa- « vent trop qu'en penser. » A cette époque, l'incrédulité a

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presque ses fanatiques qui se croient obligés de faire la guerre à Dieu et de le chasser de partout. La morale du devoir disparaît, emportée dans le même tourbillon que les dogmes chrétiens. L'intérêt ou le plaisir sont proclamés comme les guides infaillibles de Phomme.

Mais nous sommes arrivés à un de ces points culminants, qui sont des points d'arrêt dans la marche des idées. Certains esprits, effrayés de se sentir emportés trop loin, essayent d'enrayer le mouvement. En d'autres termes, il y a schisme parmi les philosophes, a Ils en feront tant, disait l'un d'eux, Duclos, qu'ils me forceront d'aller à la messe. » Sans aller Jusque-là en religion comme en morale, une réaction commence et Tinstrument le plus actif en sera J.-J. Rousseau. Au mijieu des négations il apporte un élément positif; il est profondément religieux, il se proclame chrétien, il adresse au Dieu qu'il reconnaît les plus vives et les plus éloquentes apostrophes. Il célèbre l'immortalité de l'âme, il en appelle à cette lumière intérieure qui se nomme la conscience; il oppose à tous les raisonnements un sentiment invincible et à ceux qui doutent de la vie future il réplique : « Non, j'ai trop souffert en cette vie pour n'en « pas attendre une autre. Je sens qu'il doit me revenir quel- « que chose. »

Voltaire lui-même fait des réserves. Il écrit bien un jour à l'un de ses amis : a Détruisez, détruisez tout ce que vous pourrez; vous servirez l'Etat et la philosophie. » Une autre fois un magistrat lui dit : « Que mettrez-vous à la place, si «vous supprimez la religion chrétienne? » Et Voltaire réplique : <t Comment! On vous délivre d'une bête féroce <c et vous demandez ce qu'il faut mettre à la place I » Il semble donc, au premier abord, qu'il n'épargne rien de ce qui est à ses yeux entaché de christianisme. Pourtant il fait grâce à la morale de l'Evangile, Dans un petit traité, qui

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