VOLTAIRE DÉISTE II
porte ce titre significatif : Dieu et les hommes, œuvre théO' logique, mais raisonnable^ il demande qu'on greffe le vieil arbre au lieu de l'arracher. Sans doute il refuse à Jésus le titre de Dieu ; mais il l'appelle un sage, un Socrate rustique. Il a pour lui un sentiment fait de vénération et de pitié. Il se suppose quelque part transporté par un archange dans la région oti habitent, après leur mort, tous les sages de la terre. Il y rencontre Pythagore, Zoroastre, Socrate, enfin un homme doux et affable aux mains et aux pieds saignants. Il l'interroge et termine ainsi le récit de son voyage dans les pays d'outre-tombe :
« J'étais près de le supplier de vouloir bien me dire au juste qui il était. Mon guide m'avertit de n'en rien faire. Il me dit que Je n'étais pas fait pour comprendre ces mystères sublimes. Je le conjurai seulement de m'apprendre en quoi consistait la vraie religion.
« — Ne vous l'ai-Je déjà pas dit ? Aimez Dieu et votre prochain comme vous-même.
« — Quoi! en aimant Dieu, on pourrait manger gras le vendredi ?
« — J'ai toujours mangé ce qu'on m'a donné; car j'étais trop pauvre pour donner à dîner à personne.
« — En aimant Dieu, en étant juste, ne pourrait-on pas être assez prudent pour ne pas confier toutes les aventures de sa vie à un inconnu?
« — C'est ainsi que j'en ai toujours usé.
« — Ne pourrais-je, en faisant du bien, me dispenser d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle?
« — Je n'ai jamais été dans ce pays-là.
« — Faudrait-il me confiner dans une retraite avec des sots?
« — Pour moi, j'ai toujours fait de petits voyages de ville en ville.
Il8 VIE DE VOLTAIRE
€ — Me faudrait-il prendre parti pour l'Eglise grecque ou pour la latine?
« — Je ne fis aucune différence entre le Juif et le Samaritain, quand je fus au monde.
« — Eh bien ! s'il en est ainsi, je vous prends pour mon seul maître,
« Alors il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation ; la Tisiori disparut, et la bonne conscience me resta ^ »
Voltaire se déclarant disciple de Jésus ! Voilà qui paraîtrait bien contradictoire avec sa haine pour le christianisme, s'il n'ajoutait que le Christ ne voulut pas être fondateur d'une religion nouvelle, et qu'il n'eût pas consenti « à être chrétien ». Voltaire ira même jusqu'à le considérer comme un de ses précurseurs, comme un homme qui représenta de son temps la révolte de la raison contre le dogme, comme' un ennemi du fanatisme et de l'hypocrisie, comme un martyr des haines cléricales.
On pourrait dire que, si Voltaire dépouille Jésus de sa divinité, c'est pour dégager Dieu de toute humanité. En effet (qu'on l'en blâme ou l'en loue), Voltaire fut toute sa vie l'apôtre du déisme, de ce qu'il appelait la religion naturelle. Il défendait avec acharnement l'existence de Dieu tout en flagellant sans pitié les prêtres : il prétendait, comme il le disait, corriger les valets, tout en respectant le maître. Un jour, un homme qu'il ne connaît pas se présente chez lui : tt Qui êtes-voiis ? — Je suis garçon athée pour vous ser- « vir. — Eh bien ! mon ami, reprend Voltaire, nous ne pou- « vons nous entendre. Car moi, je suis maître déiste. » Il disait vrai. En vers comme en prose, il ne cessa de combattre pour un dogme qu'il croyait inattaquable ; et de la