VOLTAIRE EN SUISSE
ces métiers. Cette fois son ravissement s'échappe en vers lyriques :
O maison d'Aristippe, ô jardins d'Epicure, Vous qui me présentez dans vos enclos divers
Ce qui souvent manque à mes vers, Le mérite de Tart soumis à la nature, Recevez votre possesseur.
Que le charitre flatteur du tyran des Romains, L'auteur harmonieux des douces Géorgiques, Ne vante plus ces lacs et leurs bords magnifiques. Ces lacs que la nature a creusés de ses mains
Dans les campagnes italiques.
Mon lac est le premier ; c'est sur ses bords heureux Qu'habite des humains la déesse éternelle, L'âme des grands travaux, l'objet des nobles vœux, Que tout mortel embrasse ou désire ou rappelle. Qui vit dans tous les cœurs et dont le nom sacré Dans les cours des tyrans est tout bas adoré,
La Liberté ; . .
On ne voit point ici la grandeur insultante
Portant de l'épaule au côté
Un ruban que la vanité
A tissu de sa main brillante. ' On n'y méprise point les travaux nécessaires. Les états sont égaux et les hommes sont frères, Liberté, Liberté, ton trône est dans ces lieux.
Viens m'y faire un destin nouveau.
Embellis ma retraite où l'Amitié t'appelle; Sur de simples gazons viens t'asseoir avec elle. Elle fuit, comme toi, les vanités des cours, Les cabales du monde et son règne frivole.
O deux divinités, vous êtes mon recours ; L^une élève mon âme et Fautre la console; Présidez à mes derniers jours.
A ces deux divinités (amitié, liberté) qu'il venait chercher si loin, Voltaire aurait pu en ajouter une troisième, la santé! Ce qui le retenait à Genève, c'était en grande partie la présence de son médecin, le fameux Tronchin. Car Voltaire, il ne faut pas l'oublier, était toujours à la mort et il appelait lui-même les deux maisons qu^il avait acquises ses deux tombeaux. Mais il mourait depuis si longtemps qu'il avait eu le temps de s'y habituer et la perspective de quitter le monde à courte échéance ne Pempécha pas d^acquérir encore deux grands domaines. Ce fut d^abord Ferney, terre seigneuriale sur le territoire delà France; puis tout à côté Tournay, un comté microscopique, mais un comté avec droit de haute et basse justice. Voltaire devenait de la sorte une manière de roi d'Yvetot et savez-vous pourquoi tout ce luxe de propriétés? Ce n'était pas chez Voltaire manie de s'arrondir, c'était une tactique fort habile. Etait-il inquiété du côté de la France pour quelque nouvelle incartade de sa plume hardie ? Vite, il courait en Suisse. Mais en Suisse, à Genève surtout, Voltaire avait pu s'apercevoir de bonne heure qu'il y avait un clergé aussi, et ce ne fut jamais sa vertu capitale de vivre en termes irréprochables avec les clergés, qu'ils fussent catholiques ou protestants. Voltaire avait beau dire en plaisantant qu'il n'avait qu'à secouer sa perruque pour poudrer à blanc toute la république. Il pouvait lui venir de ce côté quelques tracasseries : alors il se réfugiait en France et c'était au seigneur de Ferney, comte de Tournay, que l'on avait affaire. Avec ses quatre maisons, planté solidement, comme il le disait, sur ses quatre pattes, Voltaire pouvait braver les orages et l'on put s'apercevoir