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VOLTAIRE EN SUISSE

nés d'une poésie rude, mais fraîche et originale. Etait-il alors un autre pays oti une chanson de bergers, un ranz des vaches fût devenu un chant national, où la plus grande fête fût célébrée en Thonneur de l'agriculture et des vignerons? On eût pu chercher bien loin avant de trouver des amusements aussi naïfs et aussi gracieux que ceux qui étaient encore en vigueur il y a un siècle dans la Suisse romande. En ce temps-là, on voyait parfois, les soirs d'été, des rondes populaires se former dans les villes et la farandole improvisée entraînait bientôt dans ses replis onduleux hommes, femmes, enfants, vieillards et jusqu'aux baillis bernois, s'ils se rencontraient sur son passage. Souvent aussi, à l'époque des vendanges, telle chanson s'entonnait près de Verey, volait de bouche en bouche, de vigne en vigne, et voyageait ainsi jusqu'à Lausanne, en excitant sur sa route éclats de rire et joyeux propos. Certes, il y avait dans ces plaisirs une saveur champêtre, un parfum sain et sauvage qui transportait bien loin des salons et des boudoirs.

Il n'est pas étonnant après cela qu'un enfant de la Suisse, un homme qui dans sa jeunesse avait vécu, pour ainsi dire, dans l'intimité des Alpes, ait été le premier à mieux comprendre, à mieux rendre les magnificences de la nature. C'est Rousseau que je veux dire. Mais il n'est pas étonnant non plus qu'un homme né, s'il en fut, pour la vie du monde, amoureux des plaisirs de la société, fanatique du théâtre, un citadin fieffé dont les yeux jusqu'à soixante ans étaient demeurés fermés aux beautés de la campagne ; il n'est pas étonnant, dis-je, que cet homme éclate tout à coup en cris d'admiration et semble découvrir en lui-même un sens nouveau, quand il voit la Suisse dérouler devant lui ses merveilles. C'est Voltaire que je veux dire maintenant. Cherchez dans ses premiers poèmes, dans sa Henriade, le moindre brin de verdure. Vous chercherez en vain. Mais à

peine a-t-il aperçu la nappe bleue du Léman enchâssée, comme un saphir, dans son cercle de montagnes qu'il s'écrie en extase : « Mon lac est le premier. » Et le voilà qui écrit à ses amis : « Nous autres laboureurs, » qui appelle les paysans ses camarades, qui fait, en paroles du moins, de son château une chaumière et parle gravement de ses bœufs et de ses labours en véritable poète-fermier. Autre métamorphose qui n'est pas moins remarquable. Le courtisan de Louis XV et de Frédéric II est devenu tout à coup presque un républicain. C'est lui, c'est bien lui qui pousse cette exclamation presque séditieuse :

Liberté! Liberté! Ton trône est dans ces lieux.

Ainsi, sous l'inHuence de la Suisse, s'éveillaient dans

I ame de Voltaire des sentiments qu'il n'avait guère connus jusqu'alors. On pourrait croire aussi que le milieu chrétien, dont il se trouva environné, mit quelques bornes à son impiété. Il n'en fut rien. Le pli sur ce point était pris depuis trop longtemps, et Voltaire, au contact des réformés et de leurs pasteurs, n'apprit qu'à envelopper le protestantisme dans la haine qu'il avait vouée, dès sa jeunesse, à la religion catholique- Cest même du fond de sa retraite qu'il mit le plus d'ardeur à pousser la guerre contre le christianisme.

II ne fut donc pas converti et, pour ce qui concerne la foi et les mœurs, c'est plutôt Voltaire qui réagit sur la Suisse romande; il suffit, pour s'en convaincre, d'étudier ses rapports avec Lausanne d'abord, avec Genève ensuite.

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