LES MAGISTRATS DE LAUSANNE I
tolérance que le gouvernement lui laisse sur ce point. <( Monsieur de Voltaire, » lui élisait un jour Son Excellence le bailli Bernois de Lausanne. On dit que vous écrivez contre le bon Dieu : cela est mal, mais j'espère qu'il vous pardonnera. On dit que vous avez écrit contre la religion; cela est fort mal encore. On dit que vous avez' écrit contre notre Seigneur; cela est très mal, très mal, mais'il vous pardonnera dans sa grande clémence. Monsieur de Voltaire ! gardez-vous d'écrire contre Leurs Excellences nos souverains seigneurs; car elles ne vous le pardonneraient jamais. > Voltaire n'était pas Jean-Jacques. L'avertissement était assez inutile; il ne cessa de vivre en excellents termes avec MM. les baillis et il s'extasiait toujours sur la simplicité de ces mœurs républicaines qui lui permettaient de dire aux premiers magistrats de TEtat : « Venez dîner chez iftoi. » Aussi n'est-ce pas du côté de Berne que lui vinrent les tracasseries. Mais, à Lausanne même, tout le monde ne s'était pas laissé captiver par cet esprit si vif et si séduisant. 11 s'était formé deux partis dans la ville : « Les gens d'esprit, » comme on les appelait, c'étaient les amis du poète, acteurs et admirateurs de ses pièces, se laissant dériver doucement vers le déisme et les f)laisirs du monde ; les autres composaient « l'Olympe » ; c'étaient les réformés rigides, plus effrayés qu'éblouis, plus disposés à se plaindre qu'à applaudir. Un ouvrage qui parut alors vint fournir une pâture à une malignité encore sourde. Un libraire de Lausanne, nommé Grasset, publia, sous le nom de Guerre littéraire^ les écrits de Voltaire qui s'étaient attiré les réfutations les plus violentes : celles-ci figuraient dans l'édition nouvelle. En ce faisant, Grasset comptait sans doute exploiter le scandale que susciterait cette réapparition de pièces oubliées ; mais il n'était pas plus coupable que la plupart des libraires de son temps. Ce ne fut pas le compte de Voltaire.
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II y avait dans son passé quantité de querelles, dont il ne tenait pas à rafraîchir le souvenir. C'est pourquoi sa rage fut au comble. II prodigue au libriaire les épithètes les plus malsonnantes; il écrit aux membres de l'Académie^ ' censeurs de tout ce qui paraissait, pour les intéresser en sa faveur; il écrit à Berne, il s'adresse à Haller, poète, romancier, naturaliste, universel comme Voltaire lui-même. Mais Haller, esprit profondément religieux, n'avait pas de sympathie pour l'écrivain français, témoin cette anecdote célèbre. Voltaire faisait un Jour un éloge très vif de son grand rival : son auditeur lut répond : « Ces louanges ont d'autant plusde mérite que Haller n^en dit pas autant de vous. — Vraiment, repart Voltaire; après tout il se peut que nous nous trompions tous les deux. » — Aux lettres indignées, éploréesde Voltaire, Haller répondit par des conseils de résignation philosophique; d'autre part, Voltaire obtint beaucoup de compliments et de protestations; on alla même jusqu'à condamner l'ouvrage et à censurer l'éditeur. Mais, en pareille occasion, Pirascible écrivain ne se contentait pas de demi-vengeance. II voulait qu'on bannît de Lausanne le coupable qu'il avait déjà fait expulser de Genève plusieurs années auparavant. On ne lui accorda pas ce qu'il demandait et dès lors son enthousiasme pour Lausanne se calma. Il écrivait bien encore à l'un de ses amis Lausannois : « Je dois à « cette ville les jours les plus heureux de ma vie. » Mais s'il y passa encore, il ne devait plus y résider.
L'impulsion qu'il avait donnée ne fut pas arrêtée par son départ. Le goût du théâtre et les plaisirs de Tesprit continuèrent à fleurir dans la haute société. Lausanne resta, pendant toute la fin du xviii« siècle, un foyer actif de vie littéraire. Gibbon, arrivant de Paris, en était frappé, et plus d'un étranger vint y chercher la gaîté. Cette métamorphose n'était pas du goût de tous les habitants. Il y eut bon nombre
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de réfractaires pour accuser Voltaire d'avoir perverti Lausanne. Un surtout (le général de Warnery) lui a reproché vivement d'avoir efféminé les mœurs, d'avoir poussé hommes et femmes à faire des romans et des vers, d'avoir introduit le luxe avec la poésie. Des pasteurs écrivirent aussi contre les progrès du déisme et n'épargnèrent pas celui qui s'en était fait Tapôtre. Mais, malgré ces témoignages de mauvaise humeur, il n'en reste pas moins vrai que Lausanne dut, en bonne partie, au séjour de Voltaire Péclat et le réveil de la vie intellectuelle qui en firent, jusqu'à la fin du siècle, le rendez-vous d'une société élégante, spirituelle et cosmopolite.
Une fois parti de Lausanne, Voltaire, au lieu de se partager, comme le Juif errant, entre ses quatre maisons, finit par se fixer. Sa résidence favorite devint Ferney. C'est alors qu'il s'appela « le Vieux de la montagne, le vieillard du Mont-Jura »; car Voltaire, qui se moquait si volontiers des autres, s'est moqué de lui-même plus que personne. Ses amis le nommèrent plus respectueusement « le patriarche de Ferney » et, dès lors, c'est Genève qui hérita de sa présence ou du moins de son voisinage.
Voltaire avait commencé par faire patte de velours aux Genevois et il ne cessa jamais de recevoir à bras ouverts ceux d'entre eux qui lui rendaient visite. Mais, dès son arrivée, sa réputation d'impiété effrayait les pasteurs, dont l'un réclamait humblement et naïvement son concours pour détourner les jeunes gens de Tirréligion. Voltaire promettait tout ce que l'on voulait. Mais il était une question brûlante qui allait faire éclater bientôt le dissentiment. Le poète était, à vrai dire, possédé de la fureur du théâtre, et il n'était pas plus tôt installé aux Délices qu'il se hâtait d'y faire jouer Zaïre devant un auditoire genevois. Le succès fut grand et Voltaire de s'écrier : t Calvin ne se doutait
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pas que des catholiques feraient pleurer des huguenots dans le territoire de Genève. »
L'auteur de Zaïre avait pour lui la haute société, celle qui assistait à ses galas et à ses représentations. Mais, sur ce sujet, le clergé de^ Genève était moins endurant que celui de Lausanne. Le consistoire tenait à bannir de la ville comédie et tragédie. Déjà plus de dix ans avant que Voltaire* n'arrivât, divers particuliers avaient été censurés pour s'être livrés à ces amusements prohibés. Polyeucte avait été condamné comme toute autre pièce ; car les pasteurs étaient épouvantés de Tattrait irrésistible qu^exerçait sur la foule cette nouvelle espèce de fruit défendu. Mais la présence de Voltaire vint, en quelque sorte, mettre le feu aux poudres. Le peuple murmurait de voir les gros messieurs courir en foule aux représentations de Voltaire, y figurer même comme acteurs, tandis qu'on réprimait sévèrement toute tentative du même genre chez ceux qui n'avaient pas le mérite d'être riches ou syndics. Le consistoire se plaignit alors au conseil d'Etat et le Magnifique conseil proscrivit du territoire de la république tout exercice de Tart dramatique (1760). Voltaire en futquitte pour transporter son théâtre à Ferney ou à Tournay, et de là il narguait le vénérable consistoire de ce qu'il appelait c la parvulissime et pédantisme république ». Toutefois il était en colère contre ceux qu'il nommait encore avec une grande richesse d'épithètes les « cagots prédicants, les grenouilles du lac, etc. ». Il croyait surtout remarquer une contradiction entre leurs actes et leurs paroles ; il les accusait d'être en public bien plus puritains qu'en particulier et, dès lors, il sera bien près d'entrer en hostilité ouverte ayec eux.
Une occasion de lutte ne vint s'offrir que trop tôt. D'Alembert, un des chefs du parti philosophique, correspondant ordinaire de Voltaire qui lui adressait ses lettres les
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plus vives contre la religion, vint lui rendre visite aux Délices. C'était un écrivain de talent, un géomètre célèbre, d'ailleurs homme du meilleur monde et caractère très élevé. Il fut bien accueilli à Genève tant à cause de son hôte que pour lui-même, et, à peine de retour à Paris, il écrivait dans ï Encyclopédie^ dont il était avec Diderot le principal rédacteur, un article sur la ville de Genève. L'article était animé de la bienveillance la moins équivoque : il faillit même à cause de cela être poursuivi au nom de la religion catholique ; mais il y eut deux choses qui choquèrent les pasteurs et allumèrent la guerre. La première, c'était que d'Alembert les transformait en déistes, en sociniens, ne gardant plus pour le Christ et les Ecritures qu'un respect traditionnel, prenant pour base de leur doctrine la raison pure. L'autre, c'était le regret vivement exprimé que Genève, en interdisant les spectacles, privât ses citoyens d'une finesse de tact et d'une délicatesse de sentiments qu'il est difficile d'acquérir par un autre moyen. D'Alembert ne soupçonnait pas Torage qu'il allait provoquer. Ce furent d'abord les pasteurs qui se prétendirent calomniés et protestèrent, en termes fort vagues, de leur orthodoxie. Puis ce fut un bien autre athlète qui releva le vœu que d'Alembert émettait de voir Genève éleverun théâtre. C'était J.-J. Rousseau qui entrait en scène. Il combattait d'autant plus volontiers Tauteur de l'article qu'il sentait Voltaire derrière celui-ci, et, en effet, d'Alembert allait bientôt s'effacer pour laisser aux prises les deux plus puissants écrivains du siècle.
Il convient d'insister sur cette nouvelle guerre littéraire. Les deux adversaires en valent la peine, non-seulement par leur génie, mais aussi parce qu'ils représentent deux écoles et deux mondes bien différents.
Leurs premiers rapports remontaient assez haut. En l'année 1745, ils s'étaient trouvés un instant collaborateurs.
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Rousseau, qui cherchait alors sa voie, croyait percer plus vite comme musicien que comme homme de lettres. Or Voltaire venait de faire un libretto pour le musicien Rameau. Il était intitulé Les fêtes de Ramire. Mais Fauteur et le compositeur étaient empêchés de donner la dernière main à leur œuvre commune. Rousseau fut alors chargé de remanier à la fois la musique et le poème. Il écrivit à Voltaire pour lui demander la permission de* retoucher ses vers en lui disant : « Il y a quinze ans, Monsieur, que je travaille à me rendre digne de vos regards. » Voltaire répondit d'un ton aimable; puis ce commerce de politesse fut interrompu pendant cinq ans, jusqu'au jour où le génie de Rousseau fit tout à coup éruption. L'Académie de t)ijon venait de donner comme sujet de concours : Le rétablissement des lettres et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? Rousseau répondit par un non énergique; à ce siècle si fier de sa civilisation, il lançait une sorte d'anathème, il lui criait que sa culture n'était que corruption, il enveloppait la société tout entière dans un mépris passionné. Un peu plus tard il revenait à la charge par son Discours sur Vorigine de Vinégalité parmi les hommes. Ce^second discours ne fut pas couronné, mais il n'en eut pas moins de succès, et Fauteur crut devoir l'envoyer à Voltaire, dont il était alors le sincère admirateur. Voltaire, sans soupçonner la portée du génie qui se révélait ainsi, le remercia par quelques paroles courtoises. Il les assaisonnait, il est vrai, d'un grain d'ironie, sans quoi il n'aurait plus été Voltaire. Il ne pouvait comprendre cet éloge de la vie sauvage dans la bouche de Rousseau et il lui écrivait plaisamment : t II prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre et
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je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. » Il terminait en invitant Rousseau à venir refaire sa santé dans Tair natal, et Rousseau enchanté rendait grâces au châtelain des Délices de l'honneur et du bien qu'il faisait à Genève.
La cordialité fleurissait ainsi entre les deux écrivains, quand parut le poème de Voltaire sur le désastre de Lisbonne. En l'année 175 5, un affreux tremblement de terre avait dévasté la capitale du Portugal et englouti quantité de personnes. Voltaire en fut saisi. Devant son esprit se posa cet éternel problème : Pourquoi le mal physique existe-t-il sur la terre? Fallait-il conclure que Dieu est un être impassible pour qui l'humanité n'est rien? Fallait-il accuser la Providence d'être imprévoyante? Voltaire concluait pour sa part qu'il ne savait rien, mais il s'élevait contre ceux qui prétendaient savoir et disaient, d'après Leibnitz, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ces deux vers peuvent résumer l'esprit du poème :
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.
Un pasteur de Genève crut remarquer là une fâcheuse tendance et invita Rousseau à réfuter le poète. C'est ce qu'il fit, du reste avec une convenance parfaite, dans une lettre fort longue qui s'en alla tout droit à Ferney. Il était bien un peu inquiet de l'effet qu'elle produirait : mais Voltaire prit très bien la critique ; il promit une réponse, quand la maladie et ses occupations lui laisseraient des loisirs. Elle ne vint pas sous la forme qu'attendait Rousseau : ce fut le roman de Candide. Mais, malgré ce premier dissentiment, rien ne faisait présager une lutte entre ces deux hommes si habiles à manier la plume.
La lettre de Rousseau contre les Spectacles vint ajouter
VUE DE l'Église saint paul a Lisbonne après le tremblement de terre de 1755.
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un levain à ce désaccord naissant. Mais elle contenait encore pour Tauteur de tant de tragédies des paroles courtoises, et Voltaire pour toute réponse se contenta de bâtir un théâtre aux portes de Genève. Ce fut là, paraît-il, ce qui exaspéra le citoyen genevois. Il était pris alors d'une belle fièvre d'austérité; il vit en Voltaire le mauvais génie de sa patrie, le corrupteur de ses mœurs patriarcales; et, dans Pardeur de son zèle, oubliant qu*il était lui-même auteur d'une comédie et d'un opéra, il adressa un jour au patriarche de Ferney l'étrange missive que voici :
« Je ne vous aime point, Monsieur ; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté, pour tout honneur, dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais enfin, puisque vous l'avez voulu ; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie et l'amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dû ni aux procédés que ce respect exige. Adieu, Monsieur. »
Une pareille lettre était une déclaration de guerre, et, si Rousseau fut plus tard bafoué à outrance par celui qu'il appelait « le baladin Voltaire », il faut bien reconnaître que ce ne fut pas sans provocation.
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Ainsi la cause apparente de la rupture, qui vint à n'en pas douter de Rousseau, ce fut chez lui Tinquiétude d^un patriotisme exalté. Mais n'y eut-il pas d'autres motifs plus cachés? On peut l'affirmer sans crainte, et il suffit d'un coup d'œil pour s'en rendre compte. Comparez Voltaire et Rousseau : d'un côté, le Parisien léger, moqueur, impie, plaisantant sur les choses les plus graves ; de l'autre, le Genevois sérieux, âpre, farouche, religieux, gardant pour la Bible un respect profond, même quand il l'attaque. D'une part, l'homme de cour, poli, élégant, vivant comme un prince, éblouissant les yeux de l'éclat de sa gloire et de sa fortune; de l'autre, l'homme du peuple, se souvenant d'avoir été laquais et d'avoir eu faim, regardant du fond de sa pauvreté des splendeurs qui l'irritent. En voilà plus qu'il n'en faut pour créer de l'antipathie entre deux personnages de caractère et de position si divers. Mais ce n'est pas tout. Si, pour Voltaire, vivre c'est agir, pour Rousseau, vivre c'est sentir. L'esprit si net, si vif, si lucide du premier ne peut comprendre ce que le second apporte de nouveau dans la littérature française, la rêverie, la sentimentalité, le tourment du désir inassouvi, la soif de l'impossible, le désenchantement de l'âme lancée à la poursuite de l'idéal. En vérité, quand on voit entre ces deux hommes une telle différence de race, de tempérament, de position, d'idées morales ou religieuses, voire même de goût littéraire, on n'a plus besoin de chercher pourquoi ils se trouvèrent poussés l'un contre l'autre et l'on ne daigne pas même réfuter ceux qui se contentent de voir entre eux une basse et vulgaire jalousie.
Ce n'est pas à dire toutefois que des motifs moins relevés aient manqué à cette qu^elle. Il^y eut, du côté de Rousseau, une colère persistante contre cet homme qui avait conquis un si grand ascendant sur Genève, contre « ce bienheureux »,
LUTTE AVEC J.-J. ROUSSEAU iSg
comme il l'appelait, qui lui volait, pour ainsi dire, Taffection de ses concitoyens. Du côté de Voltaire, il y eut aussi quelque agacement contre ce nouveau venu, dont il comprenait mal le succès, contre cet orateur sans tribune, dont la passion remuait les âmes et la société plus que n'avait jamais fait Voltaire. Toujours est-il qu'il y eut guerre ouverte entre ces deux hommes, qui pouvaient à peine, dans le secret de leur conscience, s'estimer l'un l'autre, mais qui ne pouvaient à aucun prix s'aimer.
Voltaire, chose étrange! soit qu'il sentît là un adversaire redoutable, soit qu'il ne pût se défendre d'une espèce d'admiration pour ce génie rival du sien, fît preuve d'une patience qui n'était pas dans ses habitudes. Il écrivait avec calme, après la lettre discourtoise dont Rousseau Tavait gratifié : « J'ai reçu une grande lettre de Rousseau : il est det venu tout à fait fou. C'est dommage. » Mais il ne l'attaquait pas encore publiquement : il se contentait de le malmener dans sa correspondance avec ses amis. La Nouvelle Héloïse paraît : Voltaire déclare le roman de Jean- Jacques « sot, bourgeois, impudent, ennuyeux », bien que l'admirable morceau sur le suicide lui arrache cet éloge mérité: « Il donne appétit de mourir. » Il crie bien haut qu'il n'a pas le temps de critiquer les mauvais livres qui paraissent et, en attendant, il écrit contre le roman nouveau quatre lettres que, suivant sa coutume, il fait endosser à un homme de paille. C'était son premier acte d'hostilité déclarée contre Jean-Jacques. Ce ne devait pas être malheureusement le dernier.
Rousseau, pris d'une vraie fièvre de production, avait publié coup sur coup son Contrat social et son Emile, Dans l'un, il établissait la souveraineté du peuple et poussait les esprits vers la république démocratique. Dans l'autre, il avait inséré sa Profession de foi d'un vicaire savoyard, qui est
Texpression d'un déisme mîtigé, d'une sorte de christianisme naturel, sans miracles et sans révélation. A la dififérence des autres écrivains du xvm' siècle, il avait bravement mis son nom à son œuvre. L'œuvre fut naturellement condamnée à Paris. Le Parlement, qui venait d'expulser les Jésuites, se crut obligé, pour faire contre-poids, de brûler le livre et de forcer l'auteur à s'oxiler de France. Il n'y avait rien dans ces mesures qui [ût de nature à étonner Rousseau. Mais ce qui le frappa au cœur, ce fut de voir sa patrie, cette Genève, dont il se proclamait fièrement citoyen, condamner à son tour les théories exposées dans ÏEmile. Sans doute il y eut pression du gouvernement français. Peut-être aussi les pasteurs ne furent-ils pas fâchés de saisir l'occasion de se disculper aux yeux de l'Europe des idées que d'Alembert leur avait prêtées! Mais, pour Rousseau, il ne vit là' qu'un complot tramé par « le Polichinelle Voltaire », et par son médecin, le « jongleur Tronchin ». C'est ainsi qu'il désigne ces deux hommes, dont l'un avait été l'objet de son admiration et l'autre de son amitié la plus vive. Jean-Jacques était, dès lors, atteint d'un travers qui était une véritable maladie d'esprit : il commençait à être en proie à ce que les aliénistes appellent la manie de la persécution ; son imagination devenait pour lui la faculté de voir les choses comme elles n'étaient pas; sa sensibilité surexcitée se froissait de la moindre piqûre : il était comme un homme dont la peau aurait été arrachée : « Vous avez l'âme écorchée, ï> lui écrivait plus tard un de ses amis. Il n'est donc pas étonnant que le pauvre grand homme ait alors pris ses rêves pour des réalités. Voltaire, à coup sûr, avait peu de sympathie pour les doctrines politiques du Contrat social; mais, en revanche, une profession de déisme était bien faite pour lui plaire, et, s'il traitait Jean-Jacques de bâtard de Diogène, il n'avait aucune envie de le persécuter. Loin de là, un jour qu'on lui racon-