‹ Vie de VoltaireChapitre 46 sur 85 · LUTTE AVEC J.-J. ROUSSEAU I4I · texte numérisé non relu

LUTTE AVEC J.-J. ROUSSEAU I4I

tait la fuite de l'audacieux écrivain et son embarras pour trouver un asile, il s'écria tout à coup : « Qu'il vienne ! a qu'il vienne! Je le recevrai ici à bras ouverts!... Je le trai- « terai comme mon propre fils! » Il alla même jusqu'à lui faire porter des propositions en ce sens. Mais c'était peine perdue. La haine était profondément ancrée dans le cœur de Rousseau. Elle ne devait plus en sortir.

Sur ces entrefaites, Rousseau, irrité contre sa patrie, lui disait un solennel adieu en abdiquant son droit de bourgeoisie. Cette renonciation alluma la guerre dans Genève. Les amis de Rousseau adressent des représentations au Conseil : le Magnifique Conseil conteste aux simples citoyens le droit de lui faire des remontrances. De là deux camps : les « représentants », partisans de Rousseau et des principes démocratiques; « les négatifs, » champions de l'aristocratie et de la vieille constitution. Pour défendre les actes du Conseil, le procureur général Trorichin (un parent du médecin) écrit ses Lettres de la campagne, Rousseau réplique par ses Lettres de la montagne et la fermentation des esprits devient telle qu'on peut craindre la guerre civile dans les murs de Genève.

Que devient Voltaire, pendant que s'agite tumultueusement la ruche bourdonnante qu'il peut voir du haut de son château? Il en rit un peu, mais il se réjouit de voir des citoyens protester en faveur de l'homme qui a écrit la Profession de foi du vicaire savoyard. Voltaire, alors au fort de sa bataille contre la religion chrétienne, voit en Jean-Jacques un auxiliaire précieux; il est avant tout homme de combat et voudrait s'aider du talent d'un polémiste aussi vigoureux pour répandre le déisme en Europe et à Genève. Il tente encore avec lui une réconciliation. Mais au moment où il rêve cet accord chimérique, voilà tout à coup qu'il reçoit un coup en pleine poitrine. Dans une de ses Lettres écri^

tes de la montagne, Rousseau demande pourquoi Ton brûle V Emile, quand le Sermon des cinquante de M. de Voltaire circule librement. Le Sermon des cinquante était un des mille ouvrages anti-chrétiens dont Voltaire inondait alors tous les pays oîi se parlait le français. Mais on sait quelle était la tactique ordinaire de Voltaire. Jamais il n'était Fauteur de pareilles abominations. Un désaveu ne lui coûtait rien. Il protestait avec une indignation parfaitement jouée ; il se désolait d'être ainsi victime de la calomnie; il laissait, il faisait même brûler ses ouvrages avec un sang-froid merveilleux. Or, au moment oti il croyait avoir bien pris ses précautions, voilà que Rousseau le dénonçait tout haut et perçait à jour son incognito ! Aux yeux de Voltaire, c'était une trahison, une perfidie. Dès lors, Jean-Jacques devenait un faux frère, un déserteur de la philosophie, un délateur de ses anciens compagnons d'armes, un serpent, un monstre qu'il fallait écraser. Aussi est-ce le moment où tout ménagement cesse entre les deux écrivains, où Voltaire va répondre comme il sait répondre à ce qu'il considère comme une lâche agression.

Il n'était que trop aisé de découvrir dans la conduite de Rousseau la contradiction la plus flagrante avec ses doctrines. Velléités héroïques et chûtes honteuses, résolutions viriles et capitulations de conscience, n'est-ce pas là toute sa vie? Il prêche la morale et vit avec une femme qui n'est pas digne de lui et qui n'est pas sa femme; il s'indigne contre les femmes qui confient leurs enfants à des nourrices et il abandonne les enfants qui lui naissent; il écrit cpntre le théâtre et contre les romans et il compose le Devin du village et la Nouvelle Héloïse; il se proclame l'ennemi des grands et il habite dans leurs châteaux, mange à leur table, est leur familier, leur protégé. C'étaient là des inconséquences qui ne pouvaient échapper à l'œil perçant de Voltaire et

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