‹ Vie de VoltaireChapitre 47 sur 85 · LE SENTIMENT DES CITOYENS I · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT DES CITOYENS I

qu'il allait Jeter à la face de son adversaire. Mais il s'y pr d'une façon étrange. On vit tout à coup paraître un libell contre Rousseau, intitulé le Sentiment des citoyens. Parcourez ces quelques feuilles. C'est un Genevois qui défend Genève et ses magistrats contre les imputations d'un de ses enfants dégénérés ; c'est un chrétien qui repousse avec une sainte indignation les blasphèmes du Vicaire savoyard. Rousseau y est dépeint comme un homme qui veut renverser la constitution et le christianisme. En lisant ce pamphlet, il n'hésita pas à en désigner l'auteur. C'était à coup sûr l'œuvre d'un pasteur, d'un de ses anciens amis nommé Vernes; il reconnaissait le style, il ne pouvait en douter et il s'empressait d'attacher à l'ouvrage le nom du coupable présumé. Le pasteur proteste, démontre son innocence, et, pendant ce temps, il est quelqu'un qui jouit en silence de ' TefFet de son stratagème. C'est Tauteur véritable : est-il besoin de nommer Voltaire? Rousseau ne le devina jamais sous le déguisement qu'il avait pris, et qui fût allé le reconnaître en effet, transformé en défenseur de la Bible et de la Constitution genevoise ?

Il est pénible de voir un grand homme descendre à de pareils subterfuges pour accabler un ennemi, et, si Rousseau eut le tort d'être l'agresseur, il en fut bien puni par l'implacable ressentiment dont il fut dès lors poursuivi. Rousseau, il est vrai, tomba, suivant sa coutume^ dans des exagérations qui devenaient presque risibles. Il appelle Voltaire « tigre altéré de sang ». Il le nomme « inquisiteur », ce qui est à ,peu près la même chose en d'autres termes. Quand il esc chassé du canton de Berne, il voit là une nouvelle machination de son adversaire; il l'accuse d'avoir fait mouvoir leurs Excellences comme de vulgaires t pantins ». C'étaient là les rêveries d'une imagination malade, et Voltaire n'avait besoin du secours de personne, quand il -voulait savou-

rer la vengeance, ce plaisir des dieux, des femmes et des poètes.

Revenons à Genève, d'oîi nous nous sommes éloignés pour suivre Rousseau. Voltaire commençait à y compter bon nombre d'ennemis. C'étaient surtout des hommes religieux qu'exaspéraient ses railleries contre la foi chrétienne. C'était le pasteur Vernet, que Voltaire baptisait Tartufe. C^était Bonnet^ le savant naturaliste, qui ne laissait pas échapper une occasion d'exprimer son aversion pour celui qu'il appelait « le poète soi-disant philosophe ». Il trouvait du reste, pour Tobjet de son antipathie, une riche variété detitres. Tantôt c'était le « vieux brochurier » , tantôt le a grand empoisonneur ». Il va même jusqu'à le considérer comme l'Antéchrist, prédit par TApocalypse, et il écrit : « La Providence a permis les tremblements de terre, les « inondations, les hérésies et Arouet. » Ce que tous ces di- " gnes et savants personnages reprochent surtout à Voltaire, c'est de ne pas être assez sérieux. Ils lui pardonneraient peut-être ses attaques contre la Bible, si elles étaient faites avec respect : mais ils ne peuvent lui passer la légèreté du ton, le persiflage, l'ironie et ils se dépitent de ne pouvoir, à coups de gros arguments, à grand renfort d'érudition, repousser ces traits si acérés qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme. De là, des colères et des écrits injurieux que Voltaire rend avec usure.

Malgré cette antipathie prononcée des gens austères, Voltaire conservait encore à Genève une grande influence. Il vint même un moment où il eut la prétention d'en user pour apaiser les esprits qui étaient singulièrement émus. La querelle entre « négatifs » et • représentants», entre le Conseil et la bourgeoisie durait toujours et s'envenimait de plus en plus. Voltaire était naturellement porté vers les « représentants » ; en effet, ceux-ci protestaient contre la sentence .

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