‹ Vie de VoltaireChapitre 48 sur 85 · VOLTAIRE JUGE DE PAIX · texte numérisé non relu

VOLTAIRE JUGE DE PAIX

qui avait frappé ÏEmile de Rousseau ; ils semblaient donc les ehampions de la libre pensée; ils ruinaient, autant qu ils pouvaient, Tautorité du consistoire et des pasteurs. C'en était assez pour que Voltaire inclinât vers eux. Il rit beaucoup, quand un citoyen genevois, blâmé par le consistoire pour avoir séduit une jeune fille et sommé de se mettre à genoux pour s'entendre censurer, refusa de se soumetfre à cette humiliante coutume. Il voyait là un échec du clergé, c'est-àdire un progrès de la raison ; et il fut sur le point de se réconcilier avec Rousseau, pour faire pièce à ce consistoire intolérant qui Tavait condamné. Il lui offrit encore sa maison : mais Rousseau avait reçu des blessures trop cuisantes pour venir habiter chez un hôte aussi dangereux.

Pendant que « négatifs • et « représentants » se disputaient le pouvoir, une nouvelle cause de conflits avait surgi dans Genève. Il y avait toute une partie de la population que le bruit de la lutte avait éveillée à la vie politique. C'était ce qu'on appelait les « natifs ». Ceux-ci étaient d'origine française; ils descendaient des réfugiés que l'Edit de Nantes avait jetés sur le sol de la Suisse; mais, quoique nés à Genève, ils n'étaient pas citoyens; ils étaient exclus, nonseulement des magistratures, mais même de toute participation aux affaires publiques. Ils payaient les impôts, comme les bourgeois, mais ils étaient en réalité considérés comme étrangers dans leur ville natale. Voyant la lutte engagée entre les bourgeois et le Conseil, ils crurent l'occasion bonne pour revendiquer les droits dont ils étaient privés; et, comme Voltaire essayait alors du rôle de conciliateur, comme il était même appelé familièrement le « juge de paix », les natifs se tournèrent aussi vers lui. Le débat entre les représentants et les négatifs était déjà soumis à une double médiation, à celle de l'ambassadeur de France et à celle d'arbitres suisses. Voltaire, au nom des natifs, rédigea une

requête aux médiateurs; il se compromit même en s'entremettant avec trop de vivacité. Mais il eut bientôt à s^en repentir. De la cour de France, comme du parti qu'il croyait servir, vinrent des difficultés, et il ne songea plus qu^à profiter, autant qu'il le pourrait, des troubles de la « pétau-. dière », comme il nommait Genève.

Les représentants avaient par leur persistance remporté la victoire. Le Magnifique Conseil était vaincu. Mais à peine les bourgeois furent-ils maîtres du gouvernement qu'ils abusèrent de leur force. Ils se refusèrent à toute concession envers les natifs. Ils les emprisonnèrent, les bannirent, en tuèrent même quelques-uns en pleine rue. Puis, emportés par le fanatisme d'austérité que Jean-Jacques leur avait inspiré, ils brûlèrent ou du moins laissèrent brûler un théâtre, qui s'était construit dans la ville. Voltaire feint alors d'être désintéressé dans le débat. Il verse impartialement ses sarcasmes sur tous les partis et il écrit :

« Les natifs disent que je prends le parti des bourgeois, les bourgeois craignent que je ne prenne le parti des natifs. Les natifs et les bourgeois prétendent que j'ai trop de déférence pour le Conseil. Le Conseil dit que j'ai eu trop d'amitié pour les natifs et les bourgeois. Les bourgeois, les natifs et le Conseil ne savent ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils font, ni ce qu'ils disent. »

11 semble ne voir dans ces interminables querelles qu'une matière à railleries et il fabrique un poème héroïcomique qu'il intitule la Guerre de Genève. Il n'y peint pas sa turbulente voisine sous les couleurs les plus flatteuses. S'il faut l'en croire.

On y calcule, et jamais on n'y rit.

L'art de Barème est le seul qui fleurit.

Et, si vous en doutez, voici l'aventure qui arrive à l'héroïne

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