‹ Vie de VoltaireChapitre 50 sur 85 · VOLTAIRE COMMERÇANT I · texte numérisé non relu

VOLTAIRE COMMERÇANT I

ainsi son petit royaume. Voltaire, en effet, n'était pas seulement homme de lettres ; il s'était pris d'un grand amour pour son Ferney; il s'était résolu à y créer ce qu'il appelait une colonie; il s'était fait agriculteur, commerçant, industriel; il élevait des vers à soie et manufacturait dcis étoffes ; il fit bientôt fabriquer sous ses yeux des montres, qu'il expédiait dans tous les coins de TEurope. Mais avant tout il lui fallait des ouvriers et il rendit grâces, peut-être même aida-t-il, aux révolutions genevoises qui lui en fournirent.

Il est aisé de comprendre que Genève, après ces preuves de mauvaise volonté, n'avait plus pour Voltaire Tengouement qu'elle avait montré d'abord. Cependant les services qu'il rendait aux réformés de France, l'ascendant de son génie, les séductions de cet enchanteur si aimable, quand il voulait Pétre, le train princier de sa maison et les dépenses dont il faisait profiter le commerce de la ville, tout cela empêcha les rapports de la république et du philosophe de tourner trop à l'aigre. Il avait, après tout, de brillantes qualités qui compensaient ses défauts, et Rousseau lui-même le reconnaissait, quand il voulut apporter son obole à la souscription des gens de lettres français pour élever une statue à leur patriarche. Il disait aussi plus tard : « Voltaire est, sans doute, un homme dont je n'ai certes pas à me louer. Mais il a dit et fait tant de bonnes choses que nous devons tirer le rideau sur ses travers. »

Genève pensa sans doute ainsi ; car elle accourut encore aux fêtes que Voltaire donnait. Il jouait toujours son rôle de tentateur. A la place du théâtre brûlé, s'en élevait un autre, au petit village de Châtelaine, sur territoire français, mais juste à la frontière. On y représentait les pièces de Voltaire. Quelques Genevois essayèrent d'abord d'y faire du bruit, puis ils cédèrent à Pattrait de l'art dramatique ; la foule se pressa dans l'étroite salle et surtout, quand un grand

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acteur de Paris, Lekain, découvert et protégé par Voltaire, fut venu déployer son talent sur cette petite scène, le consistoire fut définitivement vaincu. Voltaire pouvait se vanter d'avoir fait mordre les Genevois au fruit défendu; on avait vu des pasteurs se glisser dans ce lieu de perdition, et, pour savoir qui la emporté sur ce point, de Voltaire ou de Rousseau, il n*y a qu*à regarder ce qui s'est passé de nos jours à Genève. En 1878, la ville a célébré dignement le centenaire de son illustre citoyen ; mais, Tannée suivante, elle a inauguré avec solennité un magnifique théâtre.

De son vivant, Voltaire triomphe déjà de son malheureux rival. Ces deux hommes eurent jusqu'à la fin une destinée contraire ; car, tandis que l'un mourut dans tout l'enivrement de la gloire, Pautre finit misérable, en abrégeant peutêtre ses soufiFrances. Marie-Josçph Chénier a pu s'écrier un peu plus tard qu'ils ont dû entendre au fond de la tombe :

La voix du genre humain qui les réconcilie.

Mais, quoi qu*il en soit de cette réconciliation posthume, ils offrirent jusqu'à leur mort le spectacle d'une lamentable discorde, sans qu'on puisse donner raison ni à l'un ni à l'autre. Rousseau eut le tort de provoquer un jouteur aussi terrible; Voltaire eut celui de poursuivre à outrance son imprudent agresseur. Mais il est temps de détourner les yeux de ces querelles stériles et d'étudier une des autres faces de cet être multiple et changeant qui se nomme Voltaire.

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